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Henry Corbin pendant les années trente :
questions et perspectives
par Maria
Soster
Dans ce petit exposé, qui essaye de
décrire un travail de recherche qui est en train de naître, je souhaiterais
soumettre à votre attention un des thèmes que nous pouvons trouver dans
le Corbin « philosophe », à partir des années Trente.
La thématique que je crois marquante dans sa pensée c’est celle
de l’existence et de l’histoire, ou, mieux, de l’existence et de son
histoire, à voir l’existence historique.
Dans
cette intervention, j’essayerai de montrer les lieux où cette thématique
de l’existence et de son temps, de son histoire, est visible dans les
écrits de Corbin des années ’30, où il y a les prémisses de son attitude
à l’égard de la mission qui demande à l’homme le phénomène du Livre
Saint révélé.
Pour
introduire, dans un petit texte qui s’appelle « Annexe II – Nature
des travaux à poursuivre en Allemagne », qu’on peut dater de la
fin 1934 – début 1935, et qui décrit les perspectives de la recherche
que Henry Corbin avait l’intention de développer à Berlin (Corbin a
été en Allemagne de l’octobre 1935 à juin 1936) nous pouvons lire :
« Poursuite d’une enquête sur la genèse des motifs qui déterminent
l’orientation de l’Existenzphilosophie dans l’ensemble de la
philosophie allemande contemporaine. Le motif de l’ « existence »,
chez Heidegger comme chez Jaspers, peut être compris comme le résultat
d’une inévitable confrontation entre ce qu’on appelle la ‘crise de l’historisme’
et l’exigence d’une compréhension de soi-même ayant une véritable signification
ontologique. Ce problème de l’homme aux prises avec ‘son’ histoire détermine
‘l’idée d’anthropologie dans la philosophie de l’existence’ ».
Le
problème donc de l’existence et celui de son historicité deviennent
la question de la conception de l’homme pour la philosophie de l’existence.
L’homme est mis en question et, avec lui, son histoire, parce que, comme
nous verrons dans les textes, l’homme n’est pas dans
l’histoire, mais, au contraire, c’est l’histoire comme pouvoir-être
qui est dans l’homme et qui détermine, à la fois, son passé, son présent
et son avenir (c’est la même question de la tradition qu’on peut retrouver
dans la lecture de Sohravardî effectuée par Corbin, où, en parlant du
‘temps existentiel’, Corbin souligne que « Un philosophe ne peut
qu’être son propre temps, et c’est en cela seulement que consiste
sa vraie ‘historicité’ » et encore « qu’il n’y a de tradition
vivante, c’est-à-dire transmission en acte, que par des actes
de décision toujours renouvelés »)
Nous
allons donc regrouper les articles publiés par Corbin pendant les années
’30 et nous essayerons de voir comment il a développé cette conception
de l’existence en liaison avec son temps.
Dans Le Semeur, organe de diffusion
de la Fédération Française des Associations Chrétiennes d’Etudiants (F.F.A.C.E.),
principal lieu de formation des intellectuels du protestantisme français,
Henry Corbin publia en novembre 1931 « La Fédération allemande à Caub », en mars 1932 « À propos de Luther » et
en décembre 1932 « Témoignage à Kierkegaard". La question,
dans le premier article, est la signification hic et nunc de l’existence chrétienne. En effet, seule la
quête du Christ peut qualifier « existentiellement » l’existence.
La quête de Christ et de sa Parole devient l’un des modes d’être de
l’existence, un « existentiel » (« existential »,
en 1937, dans son intervention au Congrès Descartes). Dans le Vocabulaire
de Hic et Nunc (on verra après la signification
de l’expérience de cette petite revue), le groupe barthien dont Corbin
faisait partie soulignait que « existentiel » c’est un mot
emprunté par Kierkegaard : « L’homme existe dans l’instant
où la vérité le mettant en question, en accusation, il accepte cette
accusation, répond à cette question, et agit sa vérité ».
Dans l’instant même dans lequel Dieu lui adresse sa Parole, l’homme
reçoit son existence, existence qui est alors intimement liée avec le
temps de l’événement de la Parole qui lui est
adressée, temps qui se transforme en temps de renaissance pour l’homme
lui-même. C’est ce temps qui détermine la crise de l’historisme, parce
que cette temporalité eschatologique, cette hiérohistoire, arrache
l’homme au temps de l’Histoire pour lui redonner sa place dans le temps
de la Geschichte, de l’histoire
comme événement, où il y a, à la fois, l’événement du temps et l’événement
de l’existence, et non pas l’un sans l’autre.
Il
s’agit donc de la rencontre avec la Parole, la rencontre du Moi se mettant en discussion
et du Toi qui est l’Autre qui demande obéissance. Cette possibilité
de retrouver le Christ et, avec lui, la vérité de l’existence et des
relations dont elle est constitue (la relation avec le Tu, qui est l’Autre,
qui fait irruption dans l’existence et la relation avec le Tu qui est
le prochain) est également présente dans l’article dédié à Luther. Mais
ici nous trouvons l’introduction d’un concept qui appartient à l’analytique
existentielle de Heidegger. Dans la conscience de l’être-pour-la-mort,
qui qualifie de façon authentique l’existence libérée du « On »,
Luther, écrit Corbin, retrouve la condition paradoxale de l’existence
chrétienne, condamnée à cohabiter avec ses limites de pécheresse et,
en même temps, appelée au-delà d’elle-même par la Parole qu’elle ne peut dire, affirmer, sans la nier.
Et il poursuit dans l’article dédié
à Kierkegaard : l’héroïsme chrétien est dans le courage que l’individu
a de s’engager dans la reconquête du propre moi. De cette façon l’individu
doit oser le face à face avec le Dieu personnel pour être soi-même.
Le rapport de Dieu avec l’homme est posé par Dieu grâce à la Parole. L’homme doit relever ce défi, s’abandonner en Dieu
se dépouiller, laisser de côté tous les moyens que lui met à disposition
la raison naturelle (et la philosophie issue par elle) pour la compréhension
de Dieu et laisser que Dieu arrive en lui-même. Cet événement est la
mort du Moi naturel et, en même temps, il représente la nouvelle naissance
du Moi en Christ. Il s’agit du mouvement de la foi. Le
Moi est libre
dans sa totale soumission à la Parole, à Dieu et à son temps. Et ici, Corbin introduit
le thème de l’existence historique. Kierkegaard « est un exemple
de l’abîme qui sépare le catholicisme de la Réforme ». La réforme « reste l’acte unique
qui pose chaque être humain réel et seul devant Dieu ». L’homme,
ramené face à face avec le temps de la Parole, retourne à son historicité originelle. Et c’est
cette dimension que le catholicisme a méconnu: incapable de concevoir
la solitude de l’homme devant Dieu, qui, seule, rend possible l’événement
de la Parole, il est resté prisonnier de la Tradition et de l’historisme, comme la philosophie, victime
de la rationalité qui conçoit le Moi comme centre du monde, qui cache
la volonté de dominer les choses et les êtres.
Plus précisément, dans l’article « Philosophes »,
publié dans Hic et Nunc en novembre 1932, la question devient
alors « Que signifie être-là ? » et il s’agit d’une interrogation
qui prend en considération l’homme dans sa situation concrète et définie,
son existence hic et nunc. Et existence hic et nunc signifie
décision, parce que, en face du solipsisme du Moi, l’homme réel, l’être-là
se trouve toujours dans une situation d’interrogation. Une question
lui est posée : foi ou non foi, et il doit répondre. De sa réponse
dépend l’actualité (la mise en acte) de son existence. De cette décision
dépend le mode d’exister de l’être-là, mode d’exister qui peut être
seulement dialectique, c’est-à-dire en dialogue : « Il n’existe
du ‘Moi’ qu ’en relation avec le ‘Toi’ et c’est dans ce dialogue qu’est la
dialectique. Je ne peux devenir
réel
que par Toi,
tu es mon monde par lequel
j’existe, mais jamais aucune autorité abstraite ne pourrait me produire
à cette rencontre actuelle, hic
et nunc ». Seulement dans cette situation, dialectique et paradoxale,
l’existence peut devenir réelle.
Décider signifie donc devenir responsable,
s’engager, et « c’est dans cette responsabilité qu’il y a mouvement
dans l’existence et c’est par elle qu’elle [l’existence] devient ‘histoire’, car
il n’y a d’histoire qui domine la mort que posée dedans l’existence ».
Il y a d’histoire parce qu’il y a réponse au Toi, parce qu’il y a Dieu
qui interroge l’homme et l’homme qui, « responsablement »,
répond. La décision s’impose, il faut répondre à l’appel. Mais, comme
écrit Corbin dans le deuxième article paru en 1933 dans Hic et Nunc,
« Quand nous nous réveillerons d’entre les morts », le moment
de cet appel, ce Futurum Aeternum, est un « Futur qui est
possible à Dieu, mais n’est pas en notre avoir, et dont la poussée puissante
renverse tout ce que nous aurions pu ou pourrions vouloir et savoir ».
Dieu est le Tout Autre qui communique avec l’homme, réalité impossible
et absurde pour la philosophie et scandale pour la raison.
Revenons un instant sur Hic et
Nunc. Il s’agit d’une revue fondée en 1931 par Corbin Roland de
Pury, Roger Jézéquel, Albert-Marie Schmidt et Denis de Rougemont, revue
d’inspiration barthienne qui apparaît comme une expérience juvénile
et enthousiasmée par la nouveauté de la théologie dialectique de Barth.
Mais elle est aussi le lieu d’expression de ces jeunes, et, en particulier,
de Corbin, considéré le philosophe du petit groupe.
Dans Philosophia Crucis, publiée
en juillet 1933, dans un numéro double de Hic et Nunc dédié à
Karl Barth, Henry Corbin attaque plus en profondeur la philosophie,
fondée sur la primauté du Moi abstrait. Et plus exactement encore, il
soutient que la temporalité de l’être-là, de l’existence, cause l’écroulement
de la philosophie de l’histoire, soumise au modèle de la causalité mécanique.
Grâce à l’événement de la Parole, qui implique
décision, l’existence devient actualité, c’est-à-dire existence en acte,
existence qui se change en témoignage. L’homme n’est pas le produit
de son passé, il est le produit de la Parole, de son écoute et de son abandon en Dieu, Parole
qui, pourtant, doit toujours
arriver.
L’existence est mise à nu dans sa
structure essentielle, comme on peut lire dans Note sur existence
et foi, dernier article d’Henry Corbin, paru dans Hic et Nunc,
qui est le dernier en deux sens : il représente sa participation
finale à la revue et il ouvre une période de silence. En fait la publication
suivante de Corbin, si on ne considère pas «Récits Hallâjiens » et la
participation au Congrès Descartes, avec « Transcendantal et existential
», sera « De la vocation du docteur », en 1937. L’existence
est mise à nu comme pouvoir- être, ouverture, dépassement des limites
et de sa finitude. Elle est ontologiquement ouverte vers l’Autre, qui
la constitue, et au temps de l’Autre, temps qui a une différence qualitative
avec le temps du Moi de la philosophie rationaliste et de la théologie.
Et si la philosophie de l’existence
considère que l’extrême pouvoir-être du moi est de se choisir pour la
mort, dans le travail plus complet dédié aux rapports entre la philosophie
et la théologie dialectique, « La théologie dialectique et l’histoire »,
au contraire, le théologien « ne peut pas ne pas reconnaître que
l’appel que détermine l’existence chrétienne est cette vocation tout
autre : ‘Réveille-toi, toi qui dors, ressuscite d’entre les morts
et Christ t’éclairera’ (Eph., V, 14) ». Cet article est exclusivement
dédié à la théologie dialectique et au problème de l’histoire qu’elle
soulève. Le mérite de la théologie dialectique est d’avoir re-affirmé
le temps de Dieu, en démontrant que l’historicité de l’existence humaine
a ses racines dans la transcendance, dans la Parole de Dieu. Et « Christianité » devient
dans cet article un des modes d’être de l’existence, un existential,
en particulier le mode d’être de l’existence chrétienne (que la philosophie
de Heidegger n’a pas réussi à voir), fondée sur l’écoute de la Parole.
L’ontologie de l’analytique existentielle
de Heidegger ne peut pas accepter que « cette Parole soit la Parole de Dieu ». La « Vie » annoncée
par la Parole « est la détermination de chaque nunc
par la Parole, en tant
que celle-ci est entendue dans la foi, en tant que chaque nunc
est compris comme la nouvelle possibilité de mon être, comme pouvoir
être, comme ‘ayant un avenir’ ». La « Vie » est un mode
de l’être « comme ‘monde’ (Man) et ‘mort’ le sont aussi, mais par
opposition complète à ceux-ci, c’est un être qui n’est jamais qu’à venir ».
Hören, écouter, se mettre à l’écoute de la Parole.
Cela implique
la présence contemporaine de deux sujets et le dialogue. L’existence,
conçue comme pouvoir-être, n’est pas renfermée en soi-même, mais ouverte
sur soi-même. Cette façon de voir l’être-là ne supprime pas la catégorie
du prochain, c’est-à-dire qu’elle n’oublie pas « que l’être réel
de l’homme est un être-avec-d’autres (Miteinander), non point
comme choix arbitraire, mais en ce sens que d’ores et déjà mon
être historique est liée avec l’Autre, que c’est dans le Miteinander
seul que l’homme a une existence historique, avec des exigences historiques
et concrètes ».
La
Parole qui brise le cercle du Moi brise aussi l’horizontalité
temporale de l’histoire soumise aux lois de la causalité mécanique.
Et, en brisant cette linéarité, elle introduit un élément qualitativement
différent, qui appelle l’homme, qui l’arrache et qui l’oblige à regarder
sa réalité et les autres avec des yeux différents. L’écoute de la Parole porte sur l’importance du dialogue
et ici on peut retrouver, nous croyons, le thème de l’œcuménisme abrahamique,
aux racines des trois Religions du Livre. Le ‘Je’ n’est pas un monologue,
il est un dialogue et cela implique deux pôles en relation. La Parole de Dieu, ou, mieux, son phénomène
et la mission dont il charge l’homme, est le lieu et le temps commun
aux trois Religions.
Le Livre Saint est la Parole de Dieu adressée à l’homme. Et
le but de l’homme est, in primis, un but phénoménologique, dans
son sens étymologique, c’est-à-dire celui de « sauver les phénomènes ».
Et, je cite, « ‘Sauver les phénomènes’ c’est les rencontrer là
où ils ont lieu et où ils ont leur lieu. En sciences religieuses,
c’est les rencontrer dans les âmes des croyants, plutôt que dans les
monuments d’érudition critique ou dans les enquêtes circonstancielles.
Laisser se montrer ce qui s’est montré à eux, car c’est cela le fait
religieux ». Quand nous parlons de phénoménologie du Livre Saint
nous nous référons à la nécessité de sauver le phénomène du Livre en
montrant son batîn, « le sens caché, l’intention secrète
que le fonde ». Et encore « L’herméneutique de l’ésotérique,
du sens caché […] nous fait pressentir ce qu’il en serait d’un ‘œcuménisme
abrahamique’ dont la seule base inébranlable ne peut être que cet ésotérique
(batîn), parce que tous ceux que le Qorân désigne comme les Alh
al-Kitâb, la ‘Famille du Livre’, se sont trouvés
mis par leur Livre devant un même problème, une même tâche ». Le
Livre pose un problème, celui de l’interprétation et de la compréhension
de son sens caché, de son sens vrai. « Comprendre […] c’est toujours
comprendre un sens, et il ne peut s’agir que du sens vrai
de ce Livre. Mais le mode de comprendre est conditionné par le mode
d’être de celui qui comprend ».
Et Corbin poursuit « Avec le phénomène
du ‘Livre Saint révélé’ se trouve inauguré un problème qui ne concerne
pas seulement tel ou tel comportement particulier de l’homme, c’est
le mode d’être même de l’homme qui est en question, autrement dit le
concept même de l’anthropologie. Car tout le comportement intérieur
du croyant dérive de son comprendre ; la situation vécue
est essentiellement une situation herméneutique, c’est-à-dire
la situation où pour le croyant éclôt le sens vrai, lequel du
même coup rend son existence vraie ». D’un point de vue
étymologique, comprendre signifie contenir, « Comprendre un sens,
c’est l’impliquer soi-même, d’une façon ou d’une autre, dans son propre
mode d’être ». Il s’agit alors de comprendre, d’impliquer dans
notre propre mode d’être le sens de la
Parole qui nous est adressée. Comprendre signifie ainsi
remettre au présent, traduire au présent le sens du Livre, le sens de
la Parole, et
cela veut dire ré-actualiser son sens grâce à l’œuvre de compréhension
du croyant, la Parole
a une nouvelle naissance et, avec elle, le croyant vit lui même une
nouvelle naissance. La Parole
devient alors symbole, et comprendre, « expliquer un symbole ce
n’est nullement l’abolir, le rendre inutile […] : il est toujours
à déchiffrer à nouveau ; il reste toujours à en effectuer le sens ».
L’exégèse de la Parole est la tâche commune aux communautés du Livre, à
toutes les gens qui ont, en commune, un Livre révélé. Le sens vrai,
le sens que le Livre a pour le croyant, qui dépend de son propre mode
d’être, n’est jamais un sens définitif et clos, parce que, en tant que
symbole, la Parole doit être toujours à nouveau impliquée dans le croyant,
comprise par lui dans un processus qui ne peut jamais se conclure sans
trahison de la Parole, pour redonner la Parole et l’homme à leur propre vérité.
CORBIN, Henry (1971) En Islam iranien: aspects spirituels
et philosophiques, t.1, Le shî’isme duodéciman, Paris, Gallimard
(coll. “Bibliothèque des idées”), 332 p. Ivi p. XVII.
CORBIN, Henry (1931), « La Fédération allemande à Caub », dans
Le Semeur, 33e année, n. 1, 1er
novembre, pp. 38-42.
CORBIN, Henry (1932), « À propos de Luther »,
dans Le Semeur,
mars, pp. 286-292.
CORBIN, Henry (1932), « Témoignage à Kierkegaard », dans Le Semeur,
décembre, pp. 77-81.
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