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Souvenirs d'enfance d'Henry Corbin


Le 14 avril 1903, au 47 avenue Bosquet, à Paris, naquit le premier enfant de Henry, Arthur Corbin et d’Emilie, Jeanne, Eugénie Fournier. Ils le nommèrent Eugène, Henry. Bonheur de courte durée, car dix jours après la jeune mère mourait. Ne pouvant plus supporter la vue du responsable de son malheur, Arthur mit l’enfant en nourrice.

A l’âge de huit mois, l’enfant était encore si chétif que la soeur aînée d’Arthur, Mme Amélie Petithenry indignée de ce manque de soins, emmena d’autorité l’enfant chez elle, sans l’accord du père. Peu d’années auparavant, Amélie avait épousé Emile Petithenry, homme cultivé qui travaillait à la “Bonne Presse”. Ils n’avaient pas d’enfant et occupaient un agréable appartement au 46 rue de Grenelle, au deuxième étage d’un petit immeuble dont la fenêtre de la cuisine ouvrait sur le parc de l’hôtel du duc de Castries. Bien des années plus tard, lors d’un dîner avec le duc de Castries, Henry se souvint qu’il avait parfois admiré du haut de sa fenêtre un jeune garçon de son âge se promenant dans ce beau parc suivi d’une gouvernante.

On emmenait parfois Henry au 26 rue Leclerc chez sa grand’mère maternelle. Très âgée, entourée de ses souvenirs, elle provoqua tout d’abord chez l’enfant une impression de grande tristesse. Dans ce salon douillet, sans en comprendre la cause, l’enfant se sentait accablé. A tel point qu’une fois, âgé de 5 ans, il se mit à hurler, puis sanglota. Ne sachant comment le calmer, la grand’mère eut l’heureuse idée de lui présenter la photographie d’une jolie dame en lui disant Embrasse-la. Intrigué, peut-être un peu séduit par le mystère de ce baiser, l’enfant se calma. Dès lors, il retourna sans crainte chez sa grand’mère pour jeter un coup d’oeil sur la “jolie dame”, sa mère, ce dont il était loin de se douter ayant toujours appelé Mme Petithenry “maman”. De ce jour-là une interrogation se glissa en lui.

En effet, peu de temps après cet incident alors que dans le jardin de ses grands parents paternels, à Grécy, sa jeune tante Adrienne lui donnait son bain, il lui avait dit :

“Ne trouves-tu pas cela étrange ? J’ai deux papas, mais une seule maman. C’est bizarre. Maman est peut—être bien ma tante ?

Adrienne de répondre en aspergeant l’enfant d’eau froide :

“Peut—être bien...”

Lorsque vers l’âge de 7 ans, il apprit sa véritable identité, il alla plus souvent rendre visite à sa grand’mère maternelle pour l’interroger. Mais celle—ci était peu loquace et préférait en présence de son petit-fils, montrer des photographies et décrire la belle silhouette. Elle s’éteignit, solitaire, laissant à son unique descendant un petit pécule. A l’heure de sa mort, dans la nuit, un bruit violent réveilla Henry, étudiant, qui habitait alors rue Daguerre. La glace au-dessus de la cheminée venait de se décrocher et, avec fracas, elle se brisait sur le plancher.

L’été, la famille se retrouvait chez les grands-parents paternels originaires d’un village normand, les Pieux. Ils s’étaient fait construire à Grécy, en Seine et Marne, près de Courbet, un pavillon. Henry en aimait le jardin avec les grands tilleuls, le potager. De l’autre côté de la rue, face à sa chambre, s’étendait une grande roseraie. En juin, lorsque le soleil déclinait juste au—delà de cette étendue fleurie, l’enfant contemplait ce paysage avec ravissement, avec l’impression d’atteindre au seuil de l’infini. Dans la journée, il retrouvait deux joyeux complices, en la personne de sa jeune tante Adrienne pour la musique et les jeux, et pour les soins du potager, son grand’père, un gourmet roublard qui souvent s’octroyait une part de la cueillette avant de l’apporter à la cuisine.

A Paris, chez les Petithenry, la vie était plus régulière. Il y eut le moment pénible où l’on décida de couper les belles boucles blondes avant l’entrée au cours La Rochefoucauld (au coin de l’avenue Bosquet et de la rue Pierre Nicot). Il y eut la fabrication de ses premiers journaux, aux titres prémonitoires : “Lumière céleste”, “Nord”. Sur des feuilles de papier coloré destinées à recouvrir des pots de confiture, mais dont le format avait paru adéquat au jeune journaliste, étaient recopiés des extraits soigneusement sélectionnés dans le Larousse ou dans d’autres livres. Cette rédaction ne pouvant être faite que le jeudi, jour de congé scolaire, il y eut déjà à cette époque, la hantise “des retards accumulés”. Le journal achevé, lecture en était faite à la tante, auditrice toute acquise.

Henry recevait une revue enfantine “Le cri cri”. Sur la couverture, encadré d’un trait rouge, un dessin avec sa légende L’un d’entre eux représentait un enfant marchant sur une route déserte. Suivait l’histoire de ce jeune garçon qui allait à Téhéran. Plus loin, d’autres dessins illustraient les “horreurs de Tamerlan”. Téhéran, Tamerlan, un enfant solitaire dans un paysage désertique. A ces thèmes, firent écho, plus tard, un verset biblique témoin des moments de mélancolie :“Vae Soli! quia si cadat neminem habebit sublivantem se ». « Malheur à celui qui est seul, car s’il tombe, il n’y aura personne pour le relever”.

Mélancolie vite balayée par un impétueux élan vital lorsque Henry retrouvait son cousin Robert Chanteloup, son aîné de 5 ans, aux Pieux, village normand d’où sa famille était ou à Saint Vaast la Hougue. De cette plage, Henry garda l’affreux souvenir d’un bain forcé dans une mer glacée et une impression de honte à cause de l’attroupement provoqué par les hurlements d’un bambin suffoquant de froid et d’indignation. Henry préférait les visites aux cousins Menant et Chanteloup auprès de qui s’épanouissaient son bon sens de paysan normand et un amour du terroir. Avec Robert, il partageait le souvenir de gambades à travers les champs et d’un déjeuner dont ils avaient été frustrés, victimes des principes de la chère tante Amélie. En effet, ce jour-là, les Petithenry invités aux Pieux, étaient arrivés avec deux heures de retard. Dès l’arrivée, Robert avait mis Henry au courant de la préparation d’un lapin dont le délicat fumet l’avait excité toute la matinée. Mais au moment de se mettre à table, tante Amélie, péremptoire, avait déclaré que l’on ne pouvait manger du lapin à trois heures de l‘après-midi.

Grâce à sa situation à la Bonne Presse, Emile Petithenry avait une vie aisée, d’autant plus qu’ayant été pendant le “procès des douze” l’homme de paille des Assomptionistes ceux— ci lui manifestèrent toujours leur gratitude. Au début du siècle, les Assomptionistes possédaient, 8 rue François 1er, un immeuble sous séquestre depuis la loi de 1905 mais dont la chapelle et les dépendances restaient à la disposition de la bonne société catholique du quartier qui s’y retrouvait les jours de fête. Dans l’une des salles une réserve de beaux bréviaires aux tranches dorées éveillait l’envie de Henry qui aurait voulu s’en approprier un exemplaire. Le Père Honoré, malgré son indulgence pour ce jeune compagnon, le menaçait alors « des pires ennuis avec 1’Etat ». En compensation le bon Père lui facilitait les entrées dans une salle de cinéma mitoyenne. Mais là, c’était la caissière qui contestait la validité des jetons remis par le Père Honoré. Elle ne put cependant empêcher Henry d’acquérir ainsi une certaine connaissance cinématographique.

Malheureusement Emile Petithenry souffrait des reins. Sa santé se détériorait d’année en année. Il mourut en 1912 ou 1913. Sa mort plongea Amélie, dans l’embarras malgré le soutien des relations de la Bonne Presse. Elle n’avait pu adopter Henry à cause de l’opposition du père qui maintenant se murait dans un silence hostile. Les Assomptionistes suggérèrent à Amélie de faire un voyage en Angleterre où elle pourrait trouver un emploi dans un collège catholique. Le voyage enchanta Henry. Une nouvelle camaraderie, la grandeur des chants liturgiques, autant d’aperçus d’un monde autre. Hélas! le projet échoua.

Henry retrouva donc la rue de Grenelle, les amis du cours La Rochefoucauld, le professeur de calcul heureux de récupérer son meilleur élève en calcul mental. La guerre approchait et avec elle, les années difficiles.


Souvenirs d’enfance de Stella Corbin
Do néva

La maison en bois, de couleur verte, s’élève sur la pente d’une colline qui dévale jusqu’à la route puis plus bas encore jusqu’à la grève où la sensitive pousse dru à travers les galets. La rivière s’attarde dans notre verdoyante vallée avant d’affronter l’instant dangereux où il lui faudra franchir la passe toujours houleuse puis se perdre dans le Pacifique.

Devant la maison un espace libre bordé d’hibiscus et de cagnas. C’est là que se tiennent les indigènes, les jours de fête lorsqu’ils viennent “aimer”, rendre hommage, à nos parents. A l’appel du chef, le village tout entier, case après case, se forme en un long cortège qui s’avance en chantant. Tandis que les hommes disposent les cadeaux : longues ignames, régimes de bananes, volailles, parfois des objets “d’autrefois” sagaies, haches, monnaies anciennes, les femmes et les enfants se déploient sur la gauche. Couleurs bariolées des vêtements de fête, fleurs piquées dans les chevelures crépues.

Jour spécial, pour nous les enfants. Endimanchés, immobiles sur les marches du perron, nous écoutons les discours et attendons que s’élève le chant final qui nous libèrera ainsi que nos jeunes amis indigènes, moins figés que nous.

Alors les jeux reprendront. Course sur les pentes herbeuses, partie de pêche avec mon frère sur son bateau et surtout le jeu secret avec ma soeur Francine, le jeu des “petites filles tombées du ciel”. En prélude à ce jeu, il suffit que soit chuchoté une petite phrase magique pour qu’aussitôt surgisse un monde merveilleux. Ke wi ma wi ? Où vas-tu ? Et nous voilà propulsées dans notre univers où tout s’organise pour notre plaisir. Notre royaume ? A l’entrée du paddock un grand vieil oranger. Nous y grimpons allègrement excitées par les nombreux papillons qui voltigent autour de l’arbre. A travers le feuillage apparaît la ferme avec son poulailler. Paysage familier, rassurant. Mais de l’autre côté s’étend la forêt, inquiétante avec ses sangliers. Par bonheur, entre la forêt et notre oranger se dresse un énorme rocher, arrêté dans sa chute comme par magie. Peut-être est—il là pour marquer une frontière ? A moins qu’il ne serve de cache au redoutable sanglier, seul danger possible. En fin de journée, apeurées, nous observons l’ombre du rocher et notre émoi nous masque une autre crainte : l’appel pour le dîner, l’impérieux retour à la banalité quotidienne, l’évanouissement de notre univers enchanté.

Le soir les roussettes, les méous, pénètrent dans la chambre. Accrochées aux rideaux, elles tiennent leur assemblée et bientôt leur murmure me transporte dans le bois de niaoulis au parfum tenace. Là-bas, très loin, il y a une famille qui nous comble de cadeaux. Il y a une longue guerre dont nous recevons les nouvelles par ‘câble téléphonique’. C’est l’heure grave où l’angoisse se lit sur le visage des parents. Lorsqu’il m’arrive d’être seule pour prendre la communication, il me faut faire un énorme effort pour retenir le nom des lieux où se livrent les batailles, mais ma géographie est sommaire, j’embrouille les localités et j’ai peine à me représenter ce monde autre, jusqu’au jour où un premier départ pour Nouméa, la Ville, avec son école, me donne un avant-goût de ce que sera le départ définitif, deux ans plus tard.

Adieu paradis verdoyant où mal coiffée, pieds nus, je gambadai avec mes jeunes amis indigènes.

Les objets familiers soudain s’entassent dans les malles qui envahissent toutes les chambres. Sous une pile de draps, en cachette, je glisse un de mes livres préférés, un seul hélas ! mais je ne puis y dissimuler ma grande poupée, objet de ma fierté. Il avait été décidé qu’elle resterait à la station missionnaire pour les enfants du successeur. Confrontée à cet abandon, je sens que mon univers s’écroule. Partir, abandonner ce que l’on a choyé, serait-ce cela la vie ? Une autre catastrophique contrainte pourrait—elle un jour obliger mes parents à abandonner l’un de nous ? Cette idée me terrifie. Anxieuse, je suis le mouvement. Ce n’est que deux jours après le départ du port de Nouméa, en pleine mer, que mon frère sans doute agacé par cette pleurnicheuse à ses côtés, me dit avec l’assurance de l’aîné qui a déjà été en France : “On ne pleure pas quand on va à Paris ! ». Et moi de répliquer : “ma vie est finie”. Combien salutaire l’éclat de rire provoqué par ma grandiloquence. En effet, comme par enchantement, la crainte me quitte. Mon regard s’arrête enfin sur les autres enfants qui jouent sur le pont. Saisie d’une brusque curiosité, j’ai envie de me mêler à leurs jeux, de découvrir leur monde.

Peu à peu le rideau tombe sur le paradis de l’enfance alors que nous voguons vers Sydney, Melbourne, Adélaïde, le Cap de Bonne Espérance et que du pont supérieur nous contemplons la Croix du Sud qui disparaît à l’horizon tandis que s’élève l’Etoile polaire.