{"id":3,"date":"2012-05-22T02:37:15","date_gmt":"2012-05-22T00:37:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www2.amiscorbin.com\/de-heidegger-a-sohravardi\/"},"modified":"2015-07-29T07:59:20","modified_gmt":"2015-07-29T05:59:20","slug":"de-heidegger-a-sohravardi","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.amiscorbin.com\/fa\/biographie\/de-heidegger-a-sohravardi\/","title":{"rendered":"De Heidegger \u00e0 Sohravard\u00ee"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong><br \/>\nDE HEIDEGGER \u00c0 SOHRAVARD\u00ce<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Entretien avec Philippe Nemo<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">voir aussi<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><a href=\"https:\/\/www.amiscorbin.com\/post-scriptum-biographique\/\">Post-scriptum biographique \u00e0 un entretien philosophique<\/a><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">P.N. Henry Corbin, vous avez \u00e9t\u00e9 le premier traducteur de Heidegger en France, puis vous avez \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 introduire la philosophie iranienne islamique. Comment ces deux t\u00e2ches se concilient-elles chez un m\u00eame homme, \u00e9tant donn\u00e9 surtout que Martin Heidegger revendique l\u2019Occident comme sa patrie ? Sa philosophie est typiquement allemande, et peut-\u00eatre y a-t-il une certaine disparit\u00e9 entre l\u2019occupation consistant \u00e0 traduire Heidegger et l\u2019occupation consistant \u00e0 traduire Sohravard\u00ee\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">H.C. C\u2019est une question qui m\u2019est souvent pos\u00e9e, et j\u2019ai constat\u00e9 quelquefois, avec amusement, la stupeur d\u2019interlocuteurs d\u00e9couvrant que le traducteur de Heidegger et l\u2019introducteur de la philosophie iranienne islamique \u00e9taient un seul et m\u00eame homme. Et de se demander : comment est-il pass\u00e9 de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre ? J\u2019ai essay\u00e9 de vous dire, il y a quelque temps, dans un entretien que nous avions peu apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de Heidegger, que cet \u00e9tonnement est le sympt\u00f4me d\u2019un cloisonnement, d\u2019un \u00e9tiquetage a priori de nos disciplines. On se dit : il y a les germanistes et il y a les orientalistes. Parmi les orientalistes il y a les islamisants, les iranologues, etc. Mais comment irait-on du germanisme \u00e0 l\u2019iranologie ? Si ceux qui se posent cette question avaient une petite id\u00e9e de ce que c\u2019est le philosophe, la Qu\u00eate du philosophe, s\u2019ils se repr\u00e9sentaient que les incidents linguistiques ne sont pour un philosophe que des incidents de parcours, ne signalent que des variantes topographiques d\u2019importance secondaire, peut-\u00eatre seraient-ils moins \u00e9tonn\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je prends occasion de dire ces choses parce qu\u2019il m\u2019est arriv\u00e9 de rencontrer des versions tout \u00e0 fait fantastiques de ma biographie spirituelle. J\u2019eus le privil\u00e8ge et le plaisir de passer quelques moments inoubliables avec Heidegger, \u00e0 Freiburg, en avril 1934 et juillet 1936, donc pendant la p\u00e9riode o\u00f9 j\u2019\u00e9laborais la traduction du recueil des textes publi\u00e9s sous le titre de <em>Qu\u2019est ce que la M\u00e9taphysique ?<\/em> Il m\u2019est arriv\u00e9 d\u2019apprendre avec \u00e9tonnement que, si je m\u2019\u00e9tais tourn\u00e9 vers le soufisme, c\u2019est parce que j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u par la philosophie de Heidegger. Cette version est compl\u00e8tement fausse. Mes premi\u00e8res publications sur Sohravard\u00ee datent de 1933 et 1935 (mon dipl\u00f4me de l\u2019Ecole des Langues Orientales est de 1929) ; ma traduction de Heidegger para\u00eet en 1938. Un philosophe m\u00e8ne sa qu\u00eate simultan\u00e9ment sur plusieurs fronts, si l\u2019on peut dire, surtout si la philosophie ne se limite pas pour lui au concept \u00e9troitement rationaliste que d\u2019aucuns ont h\u00e9rit\u00e9 de nos jours des philosophes du \u00ab si\u00e8cle des Lumi\u00e8res \u00bb. Loin de l\u00e0 ! L\u2019enqu\u00eate du philosophe doit englober un champ assez vaste pour qu\u2019y puissent tenir la philosophie visionnaire d\u2019un Jacob Boehme, celle d\u2019un Ibn \u2019Arab\u00ee, celle d\u2019un Swedenborg, etc. bref pour accueillir les donn\u00e9es des Livres r\u00e9v\u00e9l\u00e9s et les exp\u00e9riences du monde imaginal comme autant de sources offertes \u00e0 la m\u00e9ditation philosophique. Sinon la <em>philosophia<\/em> n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec la Sophia. Ma formation est originellement toute philosophique, c\u2019est pourquoi je ne suis \u00e0 vrai dire ni un germaniste ni m\u00eame un orientaliste, mais un philosophe poursuivant sa Qu\u00eate partout o\u00f9 l\u2019Esprit le guide. S\u2019il m\u2019a guid\u00e9 vers Freiburg, vers T\u00e9h\u00e9ran, vers Ispahan, ces villes restent pour moi essentiellement des \u00ab cit\u00e9s embl\u00e9matiques \u00bb, les symboles d\u2019un parcours permanent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">1. Ce que je voudrais arriver \u00e0 faire comprendre, tout en d\u00e9sesp\u00e9rant de le faire en ces quelques instants \u2013 car il faudrait que j\u2019\u00e9crive tout un livre \u2013 c\u2019est ceci. Ce que je cherchais chez Heidegger, ce que je compris gr\u00e2ce \u00e0 Heidegger, c\u2019est cela m\u00eame que je cherchais et que je trouvais dans la m\u00e9taphysique irano-islamique, dans l\u2019\u0153uvre de personnages dont je rappellerai tout \u00e0 l\u2019heure quelques grands noms. Mais avec ces derniers, tout \u00e9tait situ\u00e9 d\u00e9sormais \u00e0 un niveau diff\u00e9rent, transpos\u00e9 \u00e0 un registre dont le secret explique pourquoi finalement ce n\u2019est pas un hasard si ma destin\u00e9e m\u2019a, au lendemain de la seconde guerre mondiale, missionn\u00e9 en Iran, o\u00f9, depuis plus de trente ans maintenant, je n\u2019ai cess\u00e9 d\u2019avoir des contacts et d\u2019approfondir ce que furent la culture spirituelle et la mission spirituelle de ce pays.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais il m\u2019est agr\u00e9able et il m\u2019est n\u00e9cessaire de pr\u00e9ciser encore quelque peu, justement pour faire comprendre ce que furent mon travail, ma qu\u00eate, ce que j\u2019ai d\u00fb \u00e0 Heidegger et ce que j\u2019en ai conserv\u00e9 tout au long de ma carri\u00e8re de chercheur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Avant tout, dirai-je, il y a l\u2019id\u00e9e d\u2019herm\u00e9neutique, qui appara\u00eet d\u00e8s les premi\u00e8res pages de Sein und Zeit. Le m\u00e9rite immense de Heidegger restera d\u2019avoir centr\u00e9 sur l\u2019herm\u00e9neutique l\u2019acte m\u00eame du philosopher. Ce mot \u00ab herm\u00e9neutique \u00bb, quand on l\u2019employait chez les philosophes, il y a quarante ans, semblait \u00e9trange, voire barbare. Or c\u2019est un terme emprunt\u00e9 au grec et d\u2019un usage courant chez les sp\u00e9cialistes de la Bible. Nous en devons l\u2019usage technique \u00e0 Aristote : le titre de son trait\u00e9 peri herm\u00eaneias a \u00e9t\u00e9 traduit en latin De interpretatione. Il en est une meilleure, car dans l\u2019usage philosophique de nos jours l\u2019herm\u00e9neutique c\u2019est ce qui s\u2019appelle en allemand das Verstehen, le \u00ab Comprendre \u00bb. C\u2019est l\u2019art ou la technique du \u00ab Comprendre \u00bb, tels que l\u2019entendait Dilthey. Un vieil ami, Bernard Groethuysen, qui avait \u00e9t\u00e9 un \u00e9l\u00e8ve de Dilthey, y revenait toujours au cours de nos entretiens. Il y a en effet un lien direct entre le Verstehen comme herm\u00e9neutique dans la \u00ab philosophie compr\u00e9hensive \u00bb de Dilthey et l\u2019analytique, l\u2019id\u00e9e d\u2019herm\u00e9neutique chez Heidegger.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cependant chez Dilthey elle d\u00e9rive de Schleiermacher, le grand th\u00e9ologien du romantisme allemand, auquel Dilthey avait consacr\u00e9 un \u00e9norme travail, rest\u00e9 inachev\u00e9. L\u00e0 m\u00eame nous retrouvons les origines th\u00e9ologiques, nomm\u00e9ment protestantes, du concept de l\u2019herm\u00e9neutique dont nous faisons aujourd\u2019hui un usage philosophique. J\u2019ai malheureusement l\u2019impression que nos jeunes heidegg\u00e9riens ont un peu perdu de vue ce lien de l\u2019herm\u00e9neutique avec la th\u00e9ologie. Pour le retrouver, il faudrait \u00e9videmment restaurer une id\u00e9e de la th\u00e9ologie assez diff\u00e9rente de celle qui a largement cours de nos jours, en France comme ailleurs, je veux dire celle qui est devenue la servante de la sociologie, quand ce n\u2019est pas de la \u00ab socio-politique \u00bb. Cette restauration ne pourra se faire que par le concours de l\u2019herm\u00e9neutique pratiqu\u00e9e dans les religions du Livre : Juda\u00efsme, Christianisme, Islam, parce que c\u2019est l\u00e0 que l\u2019herm\u00e9neutique s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e comme une ex\u00e9g\u00e8se spontan\u00e9e, et tient en r\u00e9serve les paling\u00e9n\u00e9sies futures.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> Pourquoi ? C\u2019est que l\u2019on a en main un Livre dont tout d\u00e9pend. Il s\u2019agit d\u2019en comprendre le sens, mais d\u2019en comprendre le sens vrai. Trois aspects : il y a l\u2019acte de comprendre, il y a le ph\u00e9nom\u00e8ne du sens, il y a la mise \u00e0 d\u00e9couvert de la v\u00e9rit\u00e9 de ce sens. Ce sens vrai sera-t-il ce que l\u2019on appelle couramment le sens historique, ou bien un sens qui nous r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un autre niveau que celui de l\u2019Histoire au sens courant de ce mot ? D\u2019embl\u00e9e, l\u2019herm\u00e9neutique pratiqu\u00e9e dans les religions du Livre met en jeu les th\u00e8mes et le vocabulaire familiers \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie. Ce que je retrouvais avec enchantement chez Heidegger, c\u2019\u00e9tait en somme la filiation de l\u2019herm\u00e9neutique depuis le th\u00e9ologien Schleiermarcher, et si je me r\u00e9clame de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, c\u2019est que l\u2019herm\u00e9neutique philosophique est essentiellement la clef qui ouvre le sens cach\u00e9 (\u00e9tymologiquement l\u2019\u00e9sot\u00e9rique) sous les \u00e9nonc\u00e9s exot\u00e9riques. Je n\u2019ai donc fait qu\u2019en poursuivre l\u2019approfondissement d\u2019abord dans le vaste domaine inexplor\u00e9 de la gnose islamique sh\u00ee\u2019ite, puis dans les r\u00e9gions de la gnose chr\u00e9tienne et de la gnose juive qui en sont limitrophes. In\u00e9vitablement, parce que d\u2019une part le concept d\u2019herm\u00e9neutique avait une saveur heidegg\u00e9rienne, et parce que d\u2019autre part mes premi\u00e8res publications concern\u00e8rent le grand philosophe iranien Sohravard\u00ee, certains \u00ab historiens \u00bb s\u2019obstin\u00e8rent \u00e0 insinuer vertueusement que j\u2019avais m\u00e9lang\u00e9 (sic) Heidegger avec Sohravard\u00ee. Mais se servir d\u2019une clef pour ouvrir une serrure, ce n\u2019est tout de m\u00eame pas confondre la clef avec la serrure. Il ne s\u2019agissait m\u00eame pas de prendre Heidegger comme une clef, mais de se servir de la clef dont il s\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame servi, et qui \u00e9tait \u00e0 la disposition de tout le monde. Dieu merci, il y a des insinuations que leur ineptie r\u00e9duit elle-m\u00eame \u00e0 n\u00e9ant, et de son c\u00f4t\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e9nologue aurait beaucoup \u00e0 dire sur les fausses clefs de l\u2019historicisme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">De ce point de vue m\u00eame, il y a un livre dont on ne parle peut-\u00eatre plus assez, dans l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Heidegger. Il est vrai que c\u2019est un livre ancien, un des premiers qu\u2019ait compos\u00e9s Heidegger, puisque ce fut sa \u00ab th\u00e8se d\u2019habilitation \u00bb. Il s\u2019agit de son livre sur Duns Scot. Ce livre renferme des pages qui furent pour moi particuli\u00e8rement \u00e9clairantes, parce qu\u2019elles traitent de ce que nos philosophes m\u00e9di\u00e9vaux appelaient\u00a0<em>grammatica speculativa<\/em>. J\u2019ai eu \u00e0 en faire un profit imm\u00e9diat lorsque je fus appel\u00e9 \u00e0 suppl\u00e9er \u00e0 mon regrett\u00e9 ami Alexandre Koyr\u00e9 \u00e0 la Section des Sciences religieuses de l\u2019Ecole des Hautes Etudes, pendant les ann\u00e9es 1937-1939. Ayant \u00e0 traiter de l\u2019herm\u00e9neutique luth\u00e9rienne, j\u2019eus \u00e0 mettre en \u0153uvre ce que j\u2019avais appris de la\u00a0<em>grammatica speculativa<\/em>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il est en effet une notion qui domine l\u2019herm\u00e9neutique du jeune Luther, celle de\u00a0<em>significatio passiva<\/em>, dont traite pr\u00e9cis\u00e9ment la \u00ab grammaire sp\u00e9culative \u00bb. Le jeune Luther affronte le verset du psaume : In justitia tua libera me. Comment la justice divine, l\u2019aspect de Rigueur oppos\u00e9 \u00e0 celui de Mis\u00e9ricorde, pourrait-elle \u00eatre l\u2019instrument de la d\u00e9livrance ? L\u2019affrontement est sans issue, tant que l\u2019on fait de cette justice un attribut que l\u2019on conf\u00e8re \u00e0 un Dieu en Soi. Tout change, lorsqu\u2019on la comprend dans sa\u00a0<em>significatio passiva<\/em>. C\u2019est \u00e0 savoir la justice par laquelle nous sommes faits des justes. Ainsi en est-il pour les autres attributs divins, lesquels ne peuvent \u00eatre compris (modus intelligendi) que par leur relation avec nous (notre modus essendi), et qui devraient toujours \u00eatre exprim\u00e9s avec l\u2019adjonction du suffixe \u00ab -fique \u00bb (l\u2019unifique, le b\u00e9n\u00e9fique, le v\u00e9rifique, le sanctifique, etc\u2026). C\u2019est cette d\u00e9couverte qui fit du jeune Luther le grand interpr\u00e8te de saint Paul, alors qu\u2019il avait failli en \u00eatre la victime. Or, cette situation herm\u00e9neutique, je l\u2019ai retrouv\u00e9e dans maints grands textes de la philosophie mystique en Islam. Sa sp\u00e9cificit\u00e9 me serait peut-\u00eatre rest\u00e9e close, si je n\u2019avais pas dispos\u00e9 de la clef de la\u00a0<em>significatio passiva<\/em>. Un simple exemple : l\u2019av\u00e8nement de l\u2019\u00eatre dans cette th\u00e9osophie, c\u2019est la mise de l\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif : KN, Esto (\u00e0 la seconde personne, non pas fiat). Ce qui est premier, ce qui n\u2019est ni l\u2019ens ni l\u2019esse, mais l\u2019esto. \u00ab Sois ! \u00bb Cet imp\u00e9ratif inaugurateur de l\u2019\u00eatre, c\u2019est l\u2019imp\u00e9ratif divin au sens actif (amr fi\u2019l\u00ee) ; mais consid\u00e9r\u00e9 dans l\u2019\u00e9tant qu\u2019il fait \u00eatre, l\u2019\u00e9tant que nous sommes, c\u2019est ce m\u00eame imp\u00e9ratif, mais en sa\u00a0<em>significatio passiva<\/em>\u00a0(amr maf\u2019\u00fbli).<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> On peut dire, je crois, que l\u00e0-m\u00eame est le triomphe de l\u2019herm\u00e9neutique comme Verstehen, \u00e0 savoir que ce que nous comprenons en v\u00e9rit\u00e9, ce n\u2019est jamais que ce que nous \u00e9prouvons et subissons, ce dont nous p\u00e2tissons dans notre \u00eatre m\u00eame. L\u2019herm\u00e9neutique ne consiste pas \u00e0 d\u00e9lib\u00e9rer sur des concepts, elle est essentiellement le d\u00e9voilement de ce qui se passe en nous, le d\u00e9voilement de ce qui nous fait \u00e9mettre telle conception, telle vision, telle projection, lorsque notre passion devient action, un p\u00e2tir actif, proph\u00e9tique-po\u00ef\u00e9tique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le ph\u00e9nom\u00e8ne du sens, qui est fondamental dans la m\u00e9taphysique de Sein und Zeit, c\u2019est le lien entre le signifiant et le signifi\u00e9. Mais qu\u2019est-ce qui fait ce lien, sans lequel signifiant et signifi\u00e9 resteraient aussi bien des objets de consid\u00e9ration th\u00e9orique ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ce lien, c\u2019est le sujet, et ce sujet c\u2019est la pr\u00e9sence, pr\u00e9sence du mode d\u2019\u00eatre au mode de comprendre. Pr\u00e9-sence, Da-sein. Je ne veux pas revenir ici sur les raison qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u2019accord avec nos amis, nous firent traduire Dasein par r\u00e9alit\u00e9-humaine. Je sais ce qu\u2019il a de vuln\u00e9rable, surtout lorsque, par une n\u00e9gligence trop fr\u00e9quente, l\u2019on omet le trait d\u2019union dont nous avions expliqu\u00e9 pourquoi il \u00e9tait essentiel. Da-sein : \u00eatre-l\u00e0, c\u2019est entendu. Mais \u00eatre-l\u00e0, c\u2019est essentiellement faire acte de pr\u00e9sence, acte de cette pr\u00e9sence par laquelle et pour laquelle se d\u00e9voile le sens au pr\u00e9sent, cette pr\u00e9sence sans laquelle quelque chose comme un sens au pr\u00e9sent ne serait jamais d\u00e9voil\u00e9. La modalit\u00e9 de cette pr\u00e9sence humaine est bien alors d\u2019\u00eatre r\u00e9v\u00e9lante, mais de telle sorte qu\u2019en r\u00e9v\u00e9lant le sens, c\u2019est elle-m\u00eame qui se r\u00e9v\u00e8le, elle-m\u00eame qui est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. De nouveau, la concomitance passion-action.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Bref, le lien auquel nous rend attentifs la ph\u00e9nom\u00e9nologie, c\u2019est le lien indissoluble entre modi intelligendi et modi essendi, entre modes de comprendre et modes d\u2019\u00eatre. Les modes de comprendre sont essentiellement en fonction des modes d\u2019\u00eatre. Tout changement dans le mode de comprendre est concomitant d\u2019un changement dans le mode d\u2019\u00eatre. Les modes d\u2019\u00eatre sont les conditions ontologiques, existentiales (je ne dis pas existentielles) du \u00ab Comprendre \u00bb, du Verstehen, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019herm\u00e9neutique. L\u2019herm\u00e9neutique est la forme propre de la t\u00e2che du ph\u00e9nom\u00e9nologue.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">2.\u00a0Passons au vocabulaire \u00e9trange devant lequel nous met Heidegger, et qui mit durement \u00e0 l\u2019\u00e9preuve son premier traducteur fran\u00e7ais. Je pense \u00e0 des mots comme Erschliessen, Erschlossenheit ; \u00e0 tous les termes d\u00e9signant les actes par lesquels se r\u00e9v\u00e8lent les modalit\u00e9s de la pr\u00e9sence-humaine ; \u00e0 des termes comme Entdecken, d\u00e9couvrir, d\u00e9voiler le cach\u00e9, le Verborgen. Or, ce dont je fis assez rapidement l\u2019exp\u00e9rience, c\u2019est que l\u2019on retrouvait l\u2019\u00e9quivalent de ces mots dans l\u2019arabe classique des grands th\u00e9osophes visionnaires en Islam.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Aussi bien le pont n\u2019est-il pas difficile \u00e0 trouver. J\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure le livre de Heidegger sur Duns Scot. Nous savons, comme nous l\u2019a montr\u00e9 Etienne Gilson, qu\u2019Avicenne est au point de d\u00e9part de la pens\u00e9e de Duns Scot. Et puis, au XIIe si\u00e8cle, gr\u00e2ce aux historiens de l\u2019\u00e9cole de Tol\u00e8de, nous avions un vocabulaire philosophique commun, arabo-latin. Denis de Rougemont rappelait nagu\u00e8re avec humour qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous \u00e9tions des camarades de jeunesse, il avait constat\u00e9 que mon exemplaire de Sein und Zeit portait dans les marges de nombreuses gloses en arabe. Certes, je crois qu\u2019il m\u2019aurait \u00e9t\u00e9 beaucoup plus difficile de traduire le vocabulaire d\u2019un Sohravard\u00ee, d\u2019un Ibn \u2019Arab\u00ee, d\u2019un Moll\u00e2 Sadr\u00e2 Sh\u00eer\u00e2z\u00ee, etc\u2026 si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9 pr\u00e9alablement aux exercices, aux acrobaties qu\u2019il m\u2019avait fallu faire pour traduire le vocabulaire allemand inou\u00ef que nous trouvons chez Heidegger. Je pense \u00e0 des termes arabes comme z\u00e2hir, qui signifie l\u2019ext\u00e9rieur, l\u2019apparent, l\u2019exot\u00e9rique, et comme b\u00e2tin d\u00e9signant l\u2019int\u00e9rieur, le cach\u00e9, l\u2019\u00e9sot\u00e9rique. Toute une famille de mots s\u2019organise autour de ces deux termes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il y a un zoh\u00fbr, la manifestation, l\u2019acte de se r\u00e9v\u00e9ler, d\u2019appara\u00eetre ; izh\u00e2r, l\u2019acte de faire appara\u00eetre, se manifester ; mozhir, ce qui fait se manifester ; mazhar, la forme de manifestation, la forme \u00e9piphanique ; mazhar\u00eeya, la fonction \u00e9piphanique d\u2019un mazhar. En persan, il y a des termes comme hast-kardan, faire \u00eatre ; has-konandeh, ce qui fait \u00eatre, hast-kardeh, hast-gard\u00eedeh, ce qui est fait \u00eatre. Je n\u2019ai pas \u00e0 esquisser ici un dictionnaire. Il suffit qu\u2019avec ces quelques termes nous sentions venir tout le vocabulaire de la ph\u00e9nom\u00e9nologie. Alors ai-je besoin d\u2019insister sur le service mutuel que peuvent se rendre la connaissance du vocabulaire th\u00e9osophique islamique et la connaissance du vocabulaire de la ph\u00e9nom\u00e9nologie ? Cela, nonobstant la diff\u00e9rence dans la hauteur de vis\u00e9e que je mentionnerai tout \u00e0 l\u2019heure.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Il y a en effet ce que nous appelons les \u00ab niveaux herm\u00e9neutiques \u00bb. Le terme est aujourd\u2019hui devenu courant ; \u00e0 l\u2019\u00e9poque il l\u2019\u00e9tait beaucoup moins. Il s\u2019agit bien entendu, dans tous les cas, de consid\u00e9rer les niveaux herm\u00e9neutiques (les modi intelligendi) en fonction des diff\u00e9rents modes d\u2019\u00eatre (modi essendi), qui en sont respectivement les supports. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces modes d\u2019\u00eatre qu\u2019il importe de diff\u00e9rencier, afin d\u2019\u00e9viter toute confusion h\u00e2tive entre les modes de comprendre, malentendus contre lesquels je n\u2019ai cess\u00e9 de mettre en garde mes \u00e9tudiants, \u00e0 Paris comme \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">A cette fin, il importe que de part et d\u2019autre nous ayons un concept bien d\u00e9fini de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de l\u2019herm\u00e9neutique. Il va de soi que nous nous sommes souvent demand\u00e9 comment traduire fid\u00e8lement l\u2019id\u00e9e de ph\u00e9nom\u00e9nologie, tant en arabe qu\u2019en persan. Une solution, qui n\u2019en est pas une, consiste \u00e0 traduire simplement le mot en \u00e9criture arabe. La voie n\u2019est pas meilleure, si comme j\u2019ai souvent vu le faire mes \u00e9tudiants ou les auteurs de comptes rendus, l\u2019on s\u2019obstine \u00e0 chercher un \u00e9quivalent \u00e0 coup de dictionnaires. Le mieux \u00e9tait de commencer par nous demander si le vocabulaire arabo-persan de la th\u00e9osophie mystique ne nous offrait pas un terme qui d\u00e9sign\u00e2t une d\u00e9marche correspondante. Or, il est un terme d\u2019un usage courant en th\u00e9osophie mystique (\u2019erf\u00e2n), si courant m\u00eame qu\u2019il sert de titre \u00e0 plus d\u2019un livre. C\u2019est le terme Kashf al-mahj\u00fbb, signifiant exactement : \u00ab d\u00e9voilement de ce qui est cach\u00e9 \u00bb. N\u2019est-ce pas l\u00e0 exactement la d\u00e9marche du ph\u00e9nom\u00e9nologue, la d\u00e9marche qui, en d\u00e9voilant et en faisant se manifester le sens cach\u00e9, occult\u00e9, sous l\u2019apparent, sous le ph\u00e9nom\u00e8ne, remplit \u00e0 sa fa\u00e7on le programme de la Science grecque : s\u00f4zein ta phainomena (sauver les ph\u00e9nom\u00e8nes) ? Kashf, c\u2019est le d\u00e9voilement (Enth\u00fcllung, Entdecken) amenant \u00e0 se manifester la v\u00e9rit\u00e9 occult\u00e9e sous l\u2019apparent, le phainomenon (pensons \u00e0 tout ce que Heidegger a dit \u00e0 propos du concept d\u2019al\u00eatheia, v\u00e9rit\u00e9). Ce voile, c\u2019est nous-m\u00eames, tant que nous ne faisons pas acte de pr\u00e9sence, tant que nous ne sommes pas l\u00e0 (da-sein), au niveau herm\u00e9neutique postul\u00e9. Alors n\u2019avons-nous pas \u00e0 faire route ensemble, m\u00eame s\u2019il nous faut pr\u00e9voir une diff\u00e9rence dans la hauteur de vis\u00e9e, diff\u00e9rence qui s\u2019annonce dans le fait que par ce d\u00e9voilement nos th\u00e9osophes entendent le d\u00e9voilement de l\u2019\u00e9sot\u00e9rique cach\u00e9 sous l\u2019apparence exot\u00e9rique. En cela m\u00eame, leur herm\u00e9neutique reste fid\u00e8le \u00e0 ce qui est \u00e0 la fois la source et le tremplin : \u00ab le ph\u00e9nom\u00e8ne du Livre Saint r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00bb que je rappelais au d\u00e9but.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que nous sugg\u00e8re le terme qui correspond en arabe \u00e0 notre terme d\u2019herm\u00e9neutique, \u00e0 savoir le terme de ta\u2019w\u00eel. Etymologiquement le mot ta\u2019w\u00eel veut dire \u00ab reconduire une chose \u00e0 sa source, \u00e0 son arch\u00e9type \u00bb. C\u2019est la technique du \u00ab Comprendre \u00bb dans laquelle ont excell\u00e9 les th\u00e9osophes sh\u00ee\u2019ites, duod\u00e9cimains et isma\u00e9liens, dans leur herm\u00e9neutique \u00e9sot\u00e9rique du Qor\u00e2n. C\u2019est \u00ab occulter l\u2019apparent et faire se manifester l\u2019occult\u00e9 \u00bb, et les alchimistes eux-m\u00eames ne comprenaient pas autrement leur grand-\u0153uvre. Sur cette voie il y a une multitude de niveaux herm\u00e9neutiques, lesquels correspondent \u00e0 d\u2019aussi nombreux niveaux de l\u2019\u00eatre. C\u2019est pourquoi le ta\u2019w\u00eel authentique n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019inoffensive \u00ab all\u00e9gorie \u00bb. Mais il pourrait arriver que l\u2019ascension de ces niveaux herm\u00e9neutiques nous donn\u00e2t l\u2019impression de laisser en arri\u00e8re notre compagnon ph\u00e9nom\u00e9nologue d\u2019Occident. Mais puisque nous voil\u00e0 engag\u00e9s sur la m\u00eame voie herm\u00e9neutique, pourquoi finalement ne nous rejoindrait-il pas ? C\u2019est toute la question de nos rapports \u00e0 venir, la question m\u00eame que nous rencontrions tout \u00e0 l\u2019heure \u00e0 propos de la\u00a0<em>significatio passiva<\/em>. Il suffisait, mais il importait, de prolonger ce que nous avions appris en\u00a0<em>grammatica speculativa<\/em>, pour suivre les admirables d\u00e9veloppements du grand th\u00e9osophe Ibn \u2019Arab\u00ee, concernant le sens des Noms divins. Simple exercice me permettant de dire que si l\u2019on n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 quelque peu initi\u00e9 au secret de la\u00a0<em>significatio passiva<\/em>, on court le danger de t\u00e2tonner et de laisser \u00e9chapper l\u2019essentiel. Qu\u2019il me soit permis de r\u00e9f\u00e9rer ici \u00e0 mon livre sur Ibn \u2019Arab\u00ee. Voil\u00e0, en tr\u00e8s bref, quelle fut mon id\u00e9e directrice dans les livres qui constituent mon \u0153uvre de chercheur en sciences philosophiques et religieuses.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">3. Il vous est donc facile de comprendre, mon cher Philippe N\u00e9mo, pourquoi je ne pouvais ni ne voulais \u00eatre un \u00ab historien \u00bb au sens courant et ordinaire de ce mot, un savant qui \u00e9tablit le bilan du pass\u00e9, mais qui ne se sent nullement responsable de celui-ci ; pas m\u00eame responsable du sens qu\u2019il lui donne, alors que c\u2019est bien lui qui donne \u00e0 ce pass\u00e9 ce sens ou un autre et fait fonctionner la \u00ab causalit\u00e9 historique \u00bb conform\u00e9ment au sens dont il a d\u00e9cid\u00e9. C\u2019est que pour l\u2019historien les faits se sont pass\u00e9s, les \u00e9v\u00e9nements sont devenus du pass\u00e9, alors que lui, l\u2019historien, n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0. Car il convient que l\u2019historien ne soit pas l\u00e0, o\u00f9 et quand cela se passa. Il faut m\u00eame qu\u2019il ne soit pas l\u00e0, qu\u2019il ne fasse jamais \u00ab acte de pr\u00e9sence \u00bb \u00e0 ce pass\u00e9 afin de pouvoir en parler en toute \u00ab objectivit\u00e9 historique \u00bb. M\u00eame s\u2019il prodigue des termes comme \u00ab pass\u00e9 vivant \u00bb, \u00ab pr\u00e9sence du pass\u00e9 \u00bb, cette pr\u00e9sence n\u2019est qu\u2019une inoffensive m\u00e9taphore de son alibi personnel. En revanche, le ph\u00e9nom\u00e9nologue herm\u00e9neute doit toujours \u00eatre-l\u00e0 (da-sein), parce qu\u2019il n\u2019y a jamais rien pour lui de pass\u00e9 ou de d\u00e9pass\u00e9. C\u2019est en faisant lui-m\u00eame acte de pr\u00e9sence, qu\u2019il fait se manifester ce qui est occult\u00e9 sous le ph\u00e9nom\u00e8ne apparent. Cet acte de pr\u00e9sence consiste \u00e0 ouvrir, \u00e0 faire \u00e9clore l\u2019avenir que rec\u00e8le le soi-disant pass\u00e9 d\u00e9pass\u00e9. C\u2019est le voir en avant de soi, et c\u2019est tout autre chose qu\u2019une m\u00e9taphorique et inoffensive pr\u00e9sence litt\u00e9raire du \u00ab pass\u00e9 vivant \u00bb. Car c\u2019est du m\u00eame coup se sentir \u00ab responsable du pass\u00e9 \u00bb, parce que l\u2019on en prend en charge l\u2019avenir. Cela implique un certain mode d\u2019\u00eatre, certes, mais le mode d\u2019\u00eatre qui pr\u00e9cis\u00e9ment conditionne ce niveau herm\u00e9neutique. (Il n\u2019y a pas \u00e0 contester dialectiquement les modes d\u2019\u00eatre. On les comprend, on les refuse, on ne les r\u00e9fute pas.) C\u2019est pourquoi je suis toujours rest\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e9nologue que je fus en ma jeunesse. Je sais bien que cela a peut-\u00eatre d\u00e9rout\u00e9 quelques-uns de mes coll\u00e8gues orientalistes, plus ou moins bien inform\u00e9s des exigences du philosophe. Mais comme l\u2019\u00e9tat des recherches a exig\u00e9 que je me fasse l\u2019\u00e9diteur critique de plusieurs volumes de textes arabes et persans, je prouvai du m\u00eame coup qu\u2019un philosophe peut cumuler les devoirs de l\u2019\u00e9rudition philologique et les exigences de la compr\u00e9hension philosophique. Aussi ai-je \u00e9t\u00e9 beaucoup mieux compris du c\u00f4t\u00e9 des philosophes, lesquels ont saisi d\u2019embl\u00e9e mon propos. Mais ici se font sentir les cons\u00e9quences de la pauvret\u00e9 de nos programmes officiels. Il faut commencer par faire conna\u00eetre les noms des philosophes lointains, le d\u00e9calage des p\u00e9riodisations, le catalogue des termes techniques, etc., toutes choses qui devraient \u00eatre de notori\u00e9t\u00e9 courante, et qui le seront peut-\u00eatre un jour, quand philosophes d\u2019Occident et d\u2019Orient auront repris ensemble le fil de leur tradition.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ai-je besoin de dire que le cours de mes recherches prenait origine dans l\u2019incomparable analyse que nous devons \u00e0 Heidegger montrant les racines ontologiques de la science historique, et mettant en \u00e9vidence qu\u2019il y a une historicit\u00e9 plus originelle, plus primitive, que ce qu\u2019on appelle l\u2019Histoire universelle, l\u2019Histoire des \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs, la Weltgeschichte, bref l\u2019Histoire au sens ordinaire et courant du mot. Pour le signifier, je forgeai le terme d\u2019historialit\u00e9, et je crois que le terme est \u00e0 conserver. Il y a entre l\u2019historialit\u00e9 et l\u2019historicit\u00e9 le m\u00eame rapport qu\u2019entre l\u2019existential et l\u2019existentiel. Ce fut un moment d\u00e9cisif. Cette historialit\u00e9 m\u2019est apparue en effet comme motivant et l\u00e9gitimant le refus de nous laisser ins\u00e9rer dans l\u2019historicit\u00e9 de l\u2019Histoire, dans la trame de la causalit\u00e9 historique, et comme nous appelant \u00e0 nous arracher \u00e0 l\u2019historicit\u00e9 de l\u2019Histoire. Car s\u2019il y a un \u00ab sens de l\u2019Histoire \u00bb, il n\u2019est pas, en tout cas, dans l\u2019historicit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements historiques ; il est dans cette historialit\u00e9, dans ces racines existentiales secr\u00e8tes, \u00e9sot\u00e9riques, de l\u2019Histoire et de l\u2019historique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Si le moment fut d\u00e9cisif, c\u2019est parce qu\u2019il fut aussi sans doute le moment o\u00f9, prenant exemple sur l\u2019analytique heidegg\u00e9rienne, je fus entra\u00een\u00e9 \u00e0 viser des niveaux herm\u00e9neutiques que son programme n\u2019avait pas encore pr\u00e9vus. Il s\u2019agit de ce que j\u2019ai d\u00e9sign\u00e9 ensuite par le terme de hi\u00e9ro-histoire, histoire sacrale, laquelle ne vise nullement les faits ext\u00e9rieurs d\u2019une \u00ab histoire sainte \u00bb, d\u2019une \u00ab histoire du salut \u00bb, mais quelque chose de plus originel, \u00e0 savoir l\u2019\u00e9sot\u00e9rique cach\u00e9 sous le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019apparence litt\u00e9rale, celle des r\u00e9cits des Livres saints. Je viens de marquer le contraste entre historialit\u00e9 et historicit\u00e9. Or c\u2019est un contraste d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 parfaitement connu, quoique exprim\u00e9 en d\u2019autres termes, chez les gnostiques et kabbalistes des religions du Livre. Nos amis kabbalistes juifs, par exemple, parlent des myst\u00e8res de la Tora primordiale, de la Tora-Sophia, contenant les arch\u00e9types de la Cr\u00e9ation que le Saint-b\u00e9ni-soit-il contempla pendant des mill\u00e9naires avant de cr\u00e9er les mondes. Mais ce n\u2019est pas l\u2019histoire du premier homme, l\u2019histoire de Cor\u00e9, celle de l\u2019\u00e2nesse de Balaam, qui, sous leur apparence litt\u00e9rale, occupaient sa m\u00e9ditation ; ce n\u2019est pas avec cela qu\u2019il cr\u00e9a les mondes. Ce qu\u2019il contempla, c\u2019\u00e9tait la neshama, le centre spirituel le plus intime de la Tora et de l\u2019homme, de la Tora telle qu\u2019elle existe au niveau du monde supr\u00eame, le monde de Atsilut. Et c\u2019est cela que l\u2019herm\u00e9neutique spirituelle enseigne \u00e0 lire dans la Bible. Semblablement, pour les gnostiques sh\u00ee\u2019ites, duod\u00e9cimains et isma\u00e9liens, ce que nous, profanes, appelons historicit\u00e9 et sens historique, n\u2019est pour eux que la figure et la m\u00e9taphore (maj\u00e2z) de la vraie R\u00e9alit\u00e9 (haq\u00eeqat) d\u2019\u00e9v\u00e9nements et de personnes m\u00e9taphysiques, ant\u00e9rieurement \u00e0 la cr\u00e9ation de notre monde. Et c\u2019est cela que l\u2019herm\u00e9neutique spirituelle, le ta\u2019w\u00eel, enseigne \u00e0 lire dans le Qor\u00e2n. S\u2019il n\u2019y avait pas justement cela, - et c\u2019est ce qu\u2019a formul\u00e9 de fa\u00e7on d\u00e9cisive le Ve Im\u00e2m des sh\u00ee\u2019ites, l\u2019Im\u00e2m Mohammad B\u00e2qir (VIIIe si\u00e8cle) \u2013 s\u2019il n\u2019y avait que l\u2019apparence litt\u00e9rale relative aux circonstances de la r\u00e9v\u00e9lation des versets qor\u00e2niques, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019il n\u2019y avait que l\u2019historique, il y a longtemps que le Qor\u00e2n serait un livre mort. Or ce livre est vivant jusqu\u2019au jour de la R\u00e9surrection, et s\u2019il est vivant, c\u2019est par l\u2019herm\u00e9neutique spirituelle qui en d\u00e9voile toujours de nouveau les sens cach\u00e9s. \u2013 Voici par l\u00e0-m\u00eame l\u2019herm\u00e9neutique ph\u00e9nom\u00e9nologique rappel\u00e9e \u00e0 ses origines th\u00e9ologiques.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Alors, comble d\u2019ironie ! Ce que les profanes, les exot\u00e9ristes, regardent comme \u00e9tant le sens m\u00e9taphorique, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que les gnostiques regardent comme \u00e9tant le sens vrai, mais cela parce qu\u2019ils ne d\u00e9gradent jamais le sens spirituel au rang d\u2019une m\u00e9taphore ou d\u2019une all\u00e9gorie. Et ce que le profane prend pour le sens vrai, comme \u00e9tant le sens historique visible, n\u2019est pour les gnostiques que le sens m\u00e9taphorique, la m\u00e9taphore de la Vraie R\u00e9alit\u00e9. Alors voici notre science historique et nos historiens r\u00e9duits aux m\u00e9taphores et \u00e0 l\u2019\u00e9tat m\u00e9taphorique. Et que dire des th\u00e9ologiens ex\u00e9g\u00e8tes qui de nos jours ne veulent conna\u00eetre d\u2019autre sens que le sens dit \u00ab historique \u00bb, et d\u00e9truisent la hi\u00e9rohistoire en l\u2019ins\u00e9rant \u00e0 tout prix dans l\u2019historicit\u00e9 de l\u2019Histoire, parce qu\u2019il n\u2019est point d\u2019autre \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb pour eux. Tout au plus conc\u00e8dera-t-on une typologie aussi inoffensive que peu convaincante. Peut-\u00eatre n\u2019ai-je pas eu beaucoup de pr\u00e9curseurs pour faire ces rapprochements, mais ils me semblent indispensables, car ils nous permettent de mieux juger si l\u2019analytique heidegg\u00e9rienne ne s\u2019est pas immobilis\u00e9e \u00e0 des arr\u00eats pr\u00e9matur\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Parce que l\u2019historialit\u00e9 de la hi\u00e9rohistoire nous arrache \u00e0 l\u2019historicit\u00e9 de l\u2019Histoire, elle nous permet d\u2019envisager avec ironie la fureur d\u2019historique et d\u2019historicit\u00e9 r\u00e9gnant de nos jours. Il y a des \u00ab clefs historiques \u00bb, des \u00ab colloques historiques \u00bb, des propositions de lois historiques, des \u00ab tournants historiques \u00bb, etc. La hi\u00e9rohistoire nous apprend qu\u2019il y a des filiations plus essentielles et plus vraies que les filiations historiques, si essentielles m\u00eame que le privil\u00e8ge conc\u00e9d\u00e9 \u00e0 ces derni\u00e8res par les \u00ab aveugles \u00e0 l\u2019invisible \u00bb appara\u00eet d\u00e9risoire. Ce n\u2019est pas par un lien \u00ab historique \u00bb que nous nous rattachons aux autres mondes qui donnent son \u00ab sens \u00bb \u00e0 ce monde-ci. L\u2019analytique heidegg\u00e9rienne a entres autres l\u2019extr\u00eame int\u00e9r\u00eat de nous amener \u00e0 comprendre les motifs qui font que l\u2019humanit\u00e9 de nos jours se cramponne \u00e0 \u00ab l\u2019historique \u00bb comme au seul \u00ab r\u00e9el \u00bb. On a l\u2019impression d\u2019une la\u00efcisation de l\u2019id\u00e9e d\u2019Incarnation, entra\u00eenant jusqu\u2019aux th\u00e9ologiens dans le sillage d\u2019une sociologie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et omnipr\u00e9sente. Or l\u2019analytique de l\u2019acte de pr\u00e9sence, du da-sein, dans lequel \u00e9cl\u00f4t l\u2019avenir du pass\u00e9, parce qu\u2019elle \u00ab actue \u00bb ce qui dans le pass\u00e9 \u00e9tait \u00e0 venir, devrait avoir la vertu de nous lib\u00e9rer du mirage de cette passion d\u2019historicit\u00e9 qu\u2019est la passion de faire d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 du \u00ab pass\u00e9 \u00bb auquel on aura la gloire d\u2019appartenir, cela justement parce qu\u2019elle dissipe le mirage de l\u2019id\u00e9e du pass\u00e9 en le transfigurant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Pensons de nouveau au vocabulaire inou\u00ef devant lequel nous a mis Heidegger pour poser la question : les actes de pr\u00e9sence-humaine passent-ils au pass\u00e9 pur et simple ? Ou bien ne restent-ils pas au pr\u00e9sent, en ce sens qu\u2019ils sont ayant-\u00e9t\u00e9 ? Mais s\u2019ils sont, c\u2019est que la pr\u00e9sence qui fait \u00ab acte de pr\u00e9sence \u00bb est toujours \u00e0 venir, un avenir qui ne cesse de se constituer en pr\u00e9sent (Gegenw\u00e4rtigendes-Zukunftiges). L\u2019Ayant-\u00e9t\u00e9 ne peut pr\u00e9sentement \u00eatre-ayant-\u00e9t\u00e9 (Gewesenheit) que comme naissant sans cesse de l\u2019avenir. Il n\u2019y a de pr\u00e9sent que parce que l\u2019avenir ne cesse de devenir ayant-\u00e9t\u00e9 (Gewesend). Le pr\u00e9sent c\u2019est cela : c\u2019est l\u2019avenir ayant-\u00e9t\u00e9-\u00e0-venir, mais parce que l\u2019avenir est ayant-\u00e9t\u00e9, il garde au pr\u00e9sent toutes ses virtualit\u00e9s et possibilit\u00e9s. Tout d\u00e9pend de l\u2019 \u00ab acte de pr\u00e9sence \u00bb (da-sein) par lequel l\u2019ayant-\u00e9t\u00e9 est l\u00e0 (da-gewesen). C\u2019est l\u00e0-m\u00eame le processus de la temporalisation du temps. Mais alors il y aurait \u00e0 confronter avec les intuitions profondes des th\u00e9osophes iraniens concernant ce processus. Cela commence avec l\u2019Iran pr\u00e9-islamique : tout ce qui se rattache au zerv\u00e2nisme. En Iran islamique, un Semn\u00e2n\u00ee (XIVe si\u00e8cle) distingue entre le zam\u00e2n \u00e2f\u00e2q\u00ee, la temporalit\u00e9 des \u00ab horizons \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le temps du macrocosme, de l\u2019univers physique, et le zam\u00e2n anfos\u00ee, la temporalit\u00e9 des \u00e2mes, c\u2019est-\u00e0-dire le temps psycho-spirituel. Un Q\u00e2z\u00ee Sa\u2019\u00eed Qomm\u00ee (XVIIe si\u00e8cle) distinguera entre une temporalit\u00e9 opaque et dense (zam\u00e2n kath\u00eef) une temporalit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 subtile (lat\u00eef) et une temporalit\u00e9 absolument subtile (altaf). J\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019en traiter dans mes livres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Ce que je viens d\u2019essayer d\u2019\u00e9voquer me permet de faire comprendre comment l\u2019entreprise du jeune philosophe Sohravard\u00ee, au XIIe si\u00e8cle, se proposant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, en plein Iran islamis\u00e9, de \u00ab ressusciter la th\u00e9osophie de la Lumi\u00e8re des Sages de l\u2019ancienne Perse \u00bb, ne me serait pas apparue avec son aura fulgurante, si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9 et inform\u00e9 par cette ph\u00e9nom\u00e9nologie. Aux yeux de l\u2019historien comme tel, le projet sohravardien peut appara\u00eetre comme une \u00ab vue de l\u2019esprit \u00bb, selon le terme en usage, un projet arbitraire sans fondement historique. Mais Sohravard\u00ee lui-m\u00eame n\u2019a ni pens\u00e9 ni agi en \u00ab historien \u00bb. Il ne d\u00e9lib\u00e8re pas sur des concepts, sur des influences, sur des traces historiques d\u00e9celables ou contestables. Simplement il est l\u00e0 : il fait acte de pr\u00e9sence. Le pass\u00e9 du vieil Iran zoroastrien, il le prend en charge, il le met ainsi au pr\u00e9sent. Ce n\u2019est plus un pass\u00e9 sans avenir, toute filiation mat\u00e9rielle \u00e9tant interrompue. A ce pass\u00e9 il redonne son avenir, un avenir qu\u2019il commence par \u00eatre lui-m\u00eame parce qu\u2019il se sent responsable de ce pass\u00e9. D\u00e9fiant toute rupture de l\u2019historique, le lien spirituel est assez fort pour constituer \u00e0 lui seul une l\u00e9gitime filiation. D\u00e9sormais, les Sages de l\u2019ancienne Perse, les Khosrov\u00e2n\u00eey\u00fbn, sont en v\u00e9rit\u00e9 les pr\u00e9curseurs des Ishr\u00e2q\u00eey\u00fbn (les platoniciens) de l\u2019Iran islamique. \u00ab Je n\u2019ai pas eu de pr\u00e9curseur, \u00e9crit notre shaykh al-Ishr\u00e2q, pour quelque chose comme cela. \u00bb L\u2019intr\u00e9pidit\u00e9, certes, d\u2019un jeune penseur de trente-cinq ans dont l\u2019acte de pr\u00e9sence (le da-sein) provoque et l\u00e9gitime le revirement du pass\u00e9 en avenir, parce que c\u2019est tout l\u2019avenir de ce pass\u00e9 qui se constitue de nouveau comme pr\u00e9sent, au pr\u00e9sent de son \u00ab acte de pr\u00e9sence \u00bb. Et c\u2019est cela l\u2019historialement vrai.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le jeune shaykh al-Ishr\u00e2q, Sohravard\u00ee, est depuis longtemps \u00e0 mes yeux le h\u00e9ros exemplaire en philosophie. C\u2019est toute la culture spirituelle de l\u2019Iran que je me suis efforc\u00e9 de comprendre \u00e0 son exemple, pour lui donner toute sa dimension encore \u00e0 venir. Peut-\u00eatre ai-je aid\u00e9 plus d\u2019un ami iranien, connu ou inconnu, \u00e0 se trouver lui-m\u00eame. J\u2019en ai re\u00e7u plus d\u2019une fois le t\u00e9moignage, et ces t\u00e9moignages m\u2019ont toujours boulevers\u00e9. Mais je suis persuad\u00e9 qu\u2019un tel acte de pr\u00e9sence doit \u00eatre accompli par quiconque veut transmettre \u00e0 l\u2019Occident un message comme celui des spirituels iraniens. Je crois ne pouvoir apporter plus direct t\u00e9moignage \u00e0 l\u2019appui de ce que je disais tout \u00e0 l\u2019heure avoir conserv\u00e9 de Heidegger tout au long de ma carri\u00e8re de chercheur. Et cela devrait suffire \u00e0 dissiper d\u00e9finitivement le grave malentendu que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 d\u00e9nonc\u00e9, du moins dans la mesure o\u00f9 ce malentendu fut de bonne foi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">4.\u00a0La remarque a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e depuis longtemps : en fait l\u2019analytique, la mise en \u0153uvre de l\u2019herm\u00e9neutique heidegg\u00e9rienne postule d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 tacitement une option philosophique, une conception du monde, une Weltanschauung. Cette option s\u2019annonce \u00e0 l\u2019horizon m\u00eame sous lequel se d\u00e9ploie l\u2019analytique du Da du Dasein. Mais il n\u2019est nullement n\u00e9cessaire d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 cette Weltanschauung tacite pour mettre en \u0153uvre \u00e0 son tour toutes les ressources d\u2019une analytique de ce Da-sein, que j\u2019ai traduit tout \u00e0 l\u2019heure par \u00ab faire acte de pr\u00e9sence \u00bb. Si votre Weltanschauung ne co\u00efncide pas avec celle de Heidegger, cela se traduira dans le fait que vous donnerez au Da du Dasein un autre situs, une autre dimension, que ne le fait Sein und Zeit. J\u2019avais compar\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure avec la clef que l\u2019on vous met en main pour ouvrir une serrure. Cette clef, c\u2019est l\u2019herm\u00e9neutique. A vous de donner \u00e0 cette clef la forme qui s\u2019adapte \u00e0 la serrure que vous avez \u00e0 ouvrir. Les exemples que j\u2019ai rappel\u00e9s, il y a quelques instants, nous montrent qu\u2019ainsi adapt\u00e9e, cette clavis hermeneutica ouvre toutes les serrures qui ferment l\u2019acc\u00e8s au voil\u00e9, \u00e0 l\u2019occult\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9sot\u00e9rique. C\u2019est avec la clavis hermeneutica que Swedenborg ouvres les serrures des Arcana caelestia de la Bible.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cette clef est, si l\u2019on peut dire, l\u2019outil principal \u00e9quipant le laboratoire mental du ph\u00e9nom\u00e9nologue. Mais se servir de cette clavis hermeneutica, parce que Heidegger vous a montr\u00e9 comment on pouvait s\u2019en servir et l\u2019adapter, cela n\u2019exige nullement ni ne veut nullement dire que vous avez adh\u00e9r\u00e9, pour autant \u00e0 la conception du monde, \u00e0 la Weltanschauung de Heidegger. Or, lorsqu\u2019on a insinu\u00e9 que j\u2019avais \u00ab m\u00e9lang\u00e9 \u00bb Heidegger avec Sohravard\u00ee, on ne se r\u00e9f\u00e9rait pas \u00e0 cette clavis hermeneutica dont on n\u2019avait d\u2019ailleurs aucune id\u00e9e ; on a voulu insinuer que j\u2019avais op\u00e9r\u00e9 je ne sais quel syncr\u00e9tisme entre la Weltanschauung de Heidegger et celle des philosophes iraniens. L\u2019insinuation est tellement inepte, que j\u2019en ai mis en doute la bonne foi. J\u2019ai fait usage pr\u00e9cis\u00e9ment de la clavis hermeneutica et j\u2019ai \u00e9crit des pages et des pages pour montrer les diff\u00e9rences de ce qu\u2019elle ouvrait. A quoi bon ? Les critiques d\u00e9biles ne les lisent pas et pers\u00e9v\u00e8rent dans leur ineptie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Comme exemple de mes efforts pour faire ressortir les diff\u00e9rences et pr\u00e9venir toutes confusions, je me r\u00e9f\u00e9rerai \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019un des plus grands philosophes iraniens, Moll\u00e2 Sadr\u00e2 Sh\u00eer\u00e2z\u00ee (XVIIe si\u00e8cle), lui-m\u00eame grand herm\u00e9neute de l\u2019Ishr\u00e2q de Sohravard\u00ee. J\u2019ai trait\u00e9 de Moll\u00e2 Sadr\u00e2 dans plusieurs de mes livres ; j\u2019ai publi\u00e9 et traduit enti\u00e8rement un trait\u00e9 de lui et fait plusieurs cours sur ses \u0153uvres, tant \u00e0 Paris qu\u2019\u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. Moll\u00e2 Sadr\u00e2 est l\u2019auteur d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9volution en m\u00e9taphysique, dans la philosophie traditionnelle islamique. Il fut le premier \u00e0 \u00e9branler la v\u00e9n\u00e9rable m\u00e9taphysique de l\u2019Essence, pour lui substituer une m\u00e9taphysique donnant \u00e0 l\u2019acte d\u2019exister, \u00e0 l\u2019existence, priorit\u00e9 et primaut\u00e9 sur l\u2019Essence. Il n\u2019en fallait pas plus pour que j\u2019entendisse \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran des \u00e9tudiants et chercheurs proclamer avec conviction que Moll\u00e2 Sadr\u00e2 \u00e9tait le v\u00e9ritable fondateur de l\u2019existentialisme ! D\u2019autres, impressionn\u00e9s par la cosmogonie et la psychologie grandiose de Moll\u00e2 Sadr\u00e2, y retrouvaient avec fiert\u00e9 ce qu\u2019ils avaient plus ou moins bien assimil\u00e9s de l\u2019\u00e9volutionnisme. Or la r\u00e9miniscence johannique que l\u2019on trouve chez Moll\u00e2 Sadr\u00e2 et tant d\u2019autres philosophes iraniens : \u00ab Rien ne remonte au ciel hormis ce qui en est descendu \u00bb, est compl\u00e8tement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9volutionnisme. La philosophie de l\u2019Imagination active comme puissance purement spirituelle, chez Moll\u00e2 Sadr\u00e2, autoriserait peut-\u00eatre quelque comparaison avec le Bergson de Mati\u00e8re et M\u00e9moire et de L\u2019Energie spirituelle. Mais l\u2019horizon eschatologique de nos philosophes iraniens n\u2019est pas un horizon bergsonien.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Alors il m\u2019a fallu chaque fois d\u00e9ployer de grands efforts et revenir \u00e0 la charge pour \u00e9viter ces confusions qui ruinent toute tentative s\u00e9rieuse de philosophie compar\u00e9e. Et je l\u2019ai fait en me servant de la clavis hermeneutica, c\u2019est-\u00e0-dire en montrant que nobnostant quelque consonance, il subsistait une diff\u00e9rence fondamentale telle que nous avions affaire \u00e0 des modes de comprendre (modi intelligendi) proc\u00e9dant de modes d\u2019\u00eatre (modi essendi) enti\u00e8rement diff\u00e9rents. Il y avait \u00e0 montrer que la hauteur de vis\u00e9e respective correspondait \u00e0 des niveaux herm\u00e9neutiques dont les degr\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas les m\u00eames. Aussi bien, en publiant et en traduisant une \u0153uvre de Moll\u00e2 Sadr\u00e2, Le Livre des p\u00e9n\u00e9trations m\u00e9taphysiques, avais-je eu l\u2019occasion d\u2019insister longuement sur les particularit\u00e9s du vocabulaire de l\u2019Etre en grec et en latin, en arabe et en persan, en fran\u00e7ais et en allemand. Certes, les traducteurs de Tol\u00e8de au XIIe si\u00e8cle, que j\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure, nous ont donn\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un vocabulaire philosophique arabo-latin o\u00f9 figurent les mots m\u00e2h\u00eeya (quidditas, essentia), woj\u00fbd (esse, existere), mawj\u00fbd (ens), etc. Il est \u00e0 peine besoin de s\u2019y reporter pour comprendre qu\u2019il n\u2019y a chez un Moll\u00e2 Sadr\u00e2 aucune trace de ce qui s\u2019est appel\u00e9 en France \u00ab existentialisme \u00bb, je veux dire rien de cette philosophie de l\u2019existence qui a pris ce nom. C\u2019est que de part et d\u2019autre les modes d\u2019\u00eatre qui sont les supports de la primaut\u00e9 conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 \u00ab l\u2019exister \u00bb sont radicalement diff\u00e9rents. Cela, sans pr\u00e9judice du jugement exprim\u00e9 par Heidegger lui-m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019 \u00ab existentialisme \u00bb, mot que les heidegg\u00e9riens de la premi\u00e8re heure n\u2019auraient jamais prononc\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Alors nous touchons \u00e0 la diff\u00e9rence fondamentale de laquelle r\u00e9sulte le passage, \u00ab mon passage \u00bb, de Heidegger \u00e0 Sohravard\u00ee, diff\u00e9rence sur laquelle je voudrais conclure. Je viens d\u2019indiquer comment l\u2019usage de la clavis hermeneutica que Heidegger nous a mise en main, n\u2019implique nullement une adh\u00e9sion \u00e0 sa Weltanschauung. L\u2019herm\u00e9neutique proc\u00e8de \u00e0 partir de l\u2019acte de pr\u00e9sence signifi\u00e9 dans le Da du Dasein ; elle a donc pour t\u00e2che de mettre en lumi\u00e8re comment, en se comprenant elle-m\u00eame, la pr\u00e9sence-humaine se situe elle-m\u00eame, circonscrit le Da, le situs de sa pr\u00e9sence et d\u00e9voile l\u2019horizon qui lui \u00e9tait jusque-l\u00e0 rest\u00e9 cach\u00e9. La m\u00e9taphysique des Ishr\u00e2q\u00eey\u00fbn, par exellence celle d\u2019un Moll\u00e2 Sadr\u00e2 culmine en une m\u00e9taphysique de la Pr\u00e9sence (hoz\u00fbr). Chez Heidegger, s\u2019ordonne autour de ce situs toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la finitude humaine caract\u00e9ris\u00e9e comme un \u00ab Etre-pour-la-mort \u00bb (Sein zum Tode). Chez un Moll\u00e2 Sadr\u00e2, chez un Ibn \u2019Arab\u00ee, la pr\u00e9sence telle qu\u2019ils l\u2019\u00e9prouvent en ce monde, telle donc que la leur d\u00e9voile \u00ab le ph\u00e9nom\u00e8ne du monde \u00bb v\u00e9cu par eux, n\u2019est pas une Pr\u00e9sence dont la finalit\u00e9 est la mort, un \u00eatre-pour-la-mort, mais un \u00ab \u00eatre pour au-del\u00e0-de-la-mort \u00bb, disons : Sein zum Jenseits des Todes. On s\u2019aper\u00e7oit d\u2019embl\u00e9e que la conception du monde, l\u2019option philosophique pr\u00e9-existentielle, que ce soit chez Heidegger, que ce soit chez nos th\u00e9osophes iraniens, est elle-m\u00eame un \u00e9l\u00e9ment constitutif du Da du Dasein, de l\u2019acte de pr\u00e9sence au monde et de ses variantes. D\u00e8s lors, il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 serrer d\u2019aussi pr\u00e8s que possible cette notion de Pr\u00e9sence. A quoi la pr\u00e9sence-humaine est-elle pr\u00e9sente ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">L\u2019enqu\u00eate commencera comme de juste par la gnos\u00e9ologie des Ishr\u00e2q\u00eey\u00fbn. Ils distinguent ceci : il y a une connaissance formelle (\u2019ilm s\u00fbr\u00ee) qui est la connaissance de forme courante ; elle se produit par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une re-pr\u00e9sentation, d\u2019une species, actualis\u00e9e dans l\u2019\u00e2me. Et il y a une connaissance qu\u2019ils d\u00e9signent comme une connaissance pr\u00e9sentielle (\u2019ilm hoz\u00fbr\u00ee) laquelle ne passe pas par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une repr\u00e9sentation, d\u2019une species, mais est pr\u00e9sence imm\u00e9diate, celle par laquelle l\u2019acte de pr\u00e9sence de l\u2019\u00e2me suscite elle-m\u00eame la pr\u00e9sence des choses et se rend pr\u00e9sentes \u00e0 elle-m\u00eame, non plus des objets, mais des pr\u00e9sences. C\u2019est la connaissance qu\u2019ils typifient aussi comme connaissance \u00ab orientale \u00bb (\u2019ilm ishr\u00e2q\u00ee), qui est \u00e0 la fois le lever de l\u2019Orient de l\u2019\u00eatre sur l\u2019\u00e2me et le lever de l\u2019illumination matutinale de l\u2019\u00e2me sur les choses qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le et se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame comme des compr\u00e9sences. Il importe de bien conserver toujours au mot Ishr\u00e2q sa signification premi\u00e8re, celle du lever et du levant de l\u2019astre, l\u2019astre \u00e0 son Orient. Mais c\u2019est ici un Orient qu\u2019il ne faut pas chercher sur nos cartes g\u00e9ographiques, c\u2019est la Lumi\u00e8re qui se l\u00e8ve, Lumi\u00e8re ant\u00e9rieure \u00e0 toute chose r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, \u00e0 toute pr\u00e9sence, puisque c\u2019est elle qui les r\u00e9v\u00e8le, elle qui fait la Pr\u00e9sence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Alors toute la diff\u00e9rence va \u00eatre l\u00e0, quand on pose la question : quelles pr\u00e9sences la pr\u00e9sence-humaine se rend pr\u00e9sentes \u00e0 elle-m\u00eame, en faisant acte de pr\u00e9sence ? Autrement dit : de quelles constellations de pr\u00e9sences s\u2019entoure le Da du Dasein en se r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 soi-m\u00eame ? A quels mondes \u00eatre pr\u00e9sent en \u00e9tant l\u00e0 ? Devrai-je me limiter au ph\u00e9nom\u00e8ne du monde qu\u2019analyse Sein und Zeit ? Ou bien pressentir, accepter et amplifier ma pr\u00e9sence \u00e0 tous les mondes et intermondes, tels que me les d\u00e9couvre et r\u00e9v\u00e8le la Pr\u00e9sence \u00ab orientale \u00bb de nos th\u00e9osophes iraniens islamiques ? En posant cette question, je ne fais qu\u2019illustrer la diff\u00e9rence que je posais tout \u00e0 l\u2019heure. Si Heidegger nous apprend \u00e0 analyser le Da du Dasein, l\u2019acte de pr\u00e9sence, cela n\u2019implique nullement, vous le voyez, que s\u2019imposent \u00e0 cet acte de pr\u00e9sence les limites de l\u2019horizon heidegg\u00e9rien, ni qu\u2019il doive s\u2019immobiliser pr\u00e9matur\u00e9ment. C\u2019est pourquoi j\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure le moment d\u00e9cisif o\u00f9 je fus entra\u00een\u00e9 vers des niveaux herm\u00e9neutiques non pr\u00e9vus par l\u2019analytique heidegg\u00e9rienne dont je disposais alors. Je veux dire une dimension de l\u2019acte de pr\u00e9sence o\u00f9 nous nous sentons en compagnie aussi bien des hi\u00e9rarchies divines du grand n\u00e9oplatonicien Proclus, que de celles de la gnose juive, de la gnose valentinienne, de la gnose islamique. D\u00e8s lors aussi ce sont l\u2019avenir et la dimension de l\u2019avenir qui se d\u00e9cident. Si l\u2019acte de pr\u00e9sence est bien l\u2019avenir ne cessant de se constituer au pr\u00e9sent, s\u2019il d\u00e9pend de cet acte de pr\u00e9sence de me constituer au pr\u00e9sent mon toujours \u00e0 venir, quel est cet avenir ? On ne peut esquiver ici le choix, l\u2019option philosophique latente d\u00e8s avant la d\u00e9marche herm\u00e9neutique, car ce choix est d\u00e9cisif : l\u2019herm\u00e9neutique ne fait que le d\u00e9voiler.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">D\u2019une part en effet se fait entendre l\u2019adage path\u00e9tique de l\u2019analytique heidegg\u00e9rienne : \u00eatre libre pour la mort. D\u2019autre part nous avons la ferme invite \u00e0 une libert\u00e9 pour au-del\u00e0 de la mort. Gardons le mot Entschlossenheit : la d\u00e9cision-r\u00e9solue. On traduit aujourd\u2019hui d\u00e9cision sans retrait. Et c\u2019est encore mieux. Car il s\u2019agit de savoir si et dans quelle mesure cette r\u00e9solution ne serait pas un mouvement de retraite devant la mort, une impuissance \u00e0 \u00eatre libre pour au-del\u00e0 de la mort, \u00e0 se rendre pr\u00e9sent \u00e0 et pour au-del\u00e0 de la mort. Je crains fort en effet que, devenue la proie de l\u2019agnosticisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, l\u2019humanit\u00e9 de nos jours d\u00e9faille devant la libert\u00e9 pour au-del\u00e0 de la mort. Nous avons accumul\u00e9 avec tant d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 tous les remparts possibles : psychanalyse, sociologisme et mat\u00e9rialisme dialectique, linguistique, historicisme, etc., tout a \u00e9t\u00e9 mis en \u0153uvre pour nous interdire tout regard et toute signification au-del\u00e0. M\u00eame une humanit\u00e9 infiniment \u00e9volu\u00e9e, au terme des centaines de mill\u00e9naires qu\u2019imagine Franz Werfel, dans son path\u00e9tique et immense roman L\u2019Etoile de ceux qui ne sont pas n\u00e9s (Stern der Ungeborenen), ne cesse, hormis les initi\u00e9s de toujours, les \u00ab chronosophes \u00bb, de retomber en de\u00e7\u00e0 comme trop fragile et trop vieille pour porter le poids de son avenir au-del\u00e0. Et c\u2019est l\u00e0 finalement le sens m\u00e9taphysique du mot Occident : le d\u00e9clin, le couchant, le sens que Sohravard\u00ee a typifi\u00e9 dans son path\u00e9tique et bref R\u00e9cit de l\u2019exil occidental. Je dirai peut-\u00eatre un jour comment ce R\u00e9cit de l\u2019exil occidental fut pr\u00e9cis\u00e9ment le moment d\u00e9cisif o\u00f9 je rejetai le poids des finitudes qui p\u00e8sent sous le ciel sombre de libert\u00e9 heidegg\u00e9rienne. Il fallait m\u2019apercevoir que, sous ce ciel sombre, le Da du Dasein \u00e9tait un \u00eelot en perdition, pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019\u00eelot de \u00ab l\u2019Exil occidental \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Les gens se tranquillisent en r\u00e9p\u00e9tant : \u00ab la mort fait partie de la vie \u00bb. Ce n\u2019est pas vrai, \u00e0 moins de n\u2019entendre la vie qu\u2019au sens biologique. Mais la vie biologique d\u00e9rive elle-m\u00eame d\u2019une autre vie qui en est la source et en est ind\u00e9pendante, et qui est la Vie essentielle. Tant que la d\u00e9cision-r\u00e9solue reste simplement \u00ab libre-pour-la-mort \u00bb, la mort se pr\u00e9sente comme une cl\u00f4ture, non pas comme un exitus. Alors on ne sortira jamais de ce monde. Etre libre pour au-del\u00e0 de la mort, c\u2019est la pressentir et la faire advenir comme un exitus, une sortie de ce monde vers d\u2019autres mondes. Mais ce sont les vivants, non pas les morts, qui sortent de ce monde.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> J\u2019esp\u00e8re avoir r\u00e9ussi, malgr\u00e9 tout, au cours de ces brefs instants, \u00e0 faire comprendre comment le m\u00eame philosophe peut \u00eatre \u00e0 la fois le premier traducteur fran\u00e7ais d\u2019Heidegger et l\u2019herm\u00e9neute de la res religiosa iranienne. Je veux dire avoir fait comprendre tout ce que je dus \u00e0 l\u2019armement dont m\u2019avait pourvu l\u2019herm\u00e9neutique de Heidegger, et comment et pourquoi je m\u2019en suis servi pour atteindre d\u2019autres hauteurs de vis\u00e9e. Je crois que ce fut une exp\u00e9rience toute diff\u00e9rente de ce qu\u2019ont repr\u00e9sent\u00e9 les croisements, plus ou moins r\u00e9ussis, entre la philosophie de Heidegger et la th\u00e9ologie. Il faut comprendre aussi, voyez-vous, comment apr\u00e8s mes longues ann\u00e9es de p\u00e8lerinage en Orient, loin de l\u2019Europe, il m\u2019\u00e9tait difficile de renouer avec la personne et la philosophie de Heidegger.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">P.N. Justement, Henry Corbin, vous venez de parler de Heidegger que vous avez traduit en 1938. Vous avez soulign\u00e9 le contraste entre l\u2019herm\u00e9neutique heidegg\u00e9rienne du Dasein et celle que vous ont fait d\u00e9couvrir les philosophes et mystiques de l\u2019Iran. Ce contraste, vous en donnez la mesure en vous r\u00e9f\u00e9rant au sens des mots \u00ab orient \u00bb et \u00ab oriental \u00bb, tels que les emploient ces philosophes. Mais faudrait-il comprendre qu\u2019apr\u00e8s 1938 la suite des \u0153uvres de Heidegger t\u00e9moigne d\u2019un arr\u00eat et d\u2019une fixation sur les positions alors acquises ? Faudrait-il comprendre que la seconde partie de l\u2019\u0153uvre de Heidegger, apr\u00e8s la p\u00e9riode de Sein und Zeit et de Qu\u2019est-ce que la m\u00e9taphysique ? n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 cette fermeture que vous \u00e9prouviez dans la premi\u00e8re partie de son \u0153uvre ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">H.C. Attention ! je ne voudrais \u00e0 aucun prix employer le mot de \u00ab fermeture \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un philosophe qui nous a appris \u00e0 ouvrir tant de serrures de l\u2019Etre ! Mais la question que vous m\u2019avez pos\u00e9e concernait mon propre cas : qu\u2019est-ce qu\u2019ont repr\u00e9sent\u00e9 l\u2019\u0153uvre et la pens\u00e9e de Heidegger pour un chercheur connu en m\u00eame temps, ou depuis lors, comme interpr\u00e8te d\u2019une philosophie iranienne islamique, rest\u00e9e Terra incognita en Occident. J\u2019ai t\u00e2ch\u00e9 de r\u00e9pondre de mon mieux \u00e0 votre question, et bien entendu il ne pouvait s\u2019agir que de l\u2019\u0153uvre de Heidegger telle que nous en disposions en 1938 et qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u2019un certain poids. La question que vous me posez maintenant vise l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Heidegger. Pour y r\u00e9pondre il faudrait toute une \u00e9tude comparative de cet ensemble avec l\u2019ensemble de la philosophie iranienne islamique. La t\u00e2che sera peut-\u00eatre concevable un jour, mais j\u2019avoue que pour le moment elle me d\u00e9passe. Il me reste encore tant et tant \u00e0 faire du c\u00f4t\u00e9 de nos philosophes iraniens, justement pour qu\u2019une telle recherche de philosophie compar\u00e9e soit possible un jour. Cette t\u00e2che concernera nos jeune coll\u00e8gues philosophes, d\u2019une part ceux qui auront gard\u00e9 le contact avec la production ult\u00e9rieure de Heidegger, contact que j\u2019ai in\u00e9vitablement perdu au cours de mes longues ann\u00e9es d\u2019Orient, d\u2019autre part les jeunes philosophes, mes auditeurs et les autres, que j\u2019ai encourag\u00e9s \u00e0 \u00e9tudier pour leur propre compte l\u2019arabe et le persan, afin de pouvoir \u0153uvrer en philosophes en arrachant la philosophie et la th\u00e9osophie islamiques au ghetto de ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler l\u2019 \u00ab orientalisme \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le d\u00e9ploiement de l\u2019\u0153uvre de Heidegger fut, comme vous le savez, consid\u00e9rable. Ne nous annonce-t-on pas une \u00e9dition int\u00e9grale qui, texte des s\u00e9minaires inclus, comprendra quelques soixante-dix volumes. C\u2019est tout \u00e0 fait \u00e0 la mesure des in-folios de nos philosophes orientaux. Il y a donc de belles perspectives de travail, des possibles, des \u00ab pouvoir-\u00eatre \u00bb illimit\u00e9s \u00e0 comprendre. C\u2019est le moment de redire : Philosophes, \u00e0 vos bords ! En tout cas je crois utile d\u2019apporter un t\u00e9moignage en vue d\u2019une r\u00e9ponse \u00e0 une question que j\u2019ai souvent entendu poser, et qui est peut-\u00eatre une \u00e9nigme. Cette question concerne le sort de ce qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la seconde partie de Sein und Zeit, seconde partie sans laquelle la premi\u00e8re n\u2019est plus qu\u2019une arche, priv\u00e9e de sa retomb\u00e9e, et qui e\u00fbt sans doute achev\u00e9 l\u2019\u00e9difice ontologique de l\u2019historialit\u00e9. Or j\u2019ai vu de mes yeux le manuscrit de cette seconde partie sur la table de travail de Heidegger, en juillet 1936, \u00e0 Freiburg. Il \u00e9tait contenu dans une grosse gaine. Heidegger s\u2019est m\u00eame amus\u00e9 \u00e0 me le mettre en main, afin que je le soup\u00e8se, et il pesait lourd. Qu\u2019est devenu depuis lors ce manuscrit ? Il y a eu des r\u00e9ponses contradictoires ; je ne puis moi-m\u00eame en donner une.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> J\u2019en reviens \u00e0 votre question. Pas plus que je ne puis parler d\u2019une \u00ab fermeture \u00bb dans la d\u00e9marche philosophique de Heidegger, pas plus le d\u00e9ploiement de son \u0153uvre ne nous permet de parler d\u2019un arr\u00eat, d\u2019une fixation. En fait la question n\u2019est pas l\u00e0. La question est de savoir si tout au long de ce d\u00e9ploiement, l\u2019analytique heidegg\u00e9rienne, mise en \u0153uvre sous de multiples aspects, garde sous-jacentes les pr\u00e9suppositions tacites d\u2019une Weltanschauung d\u00e9celables d\u00e8s le d\u00e9but. Analyser l\u2019\u00eatre-pour-la-mort comme l\u2019anticipation de la possibilit\u00e9 pour l\u2019\u00eatre humain de former un tout achev\u00e9, cela implique-t-il, oui ou non, d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 une philosophie de la vie et de la mort ? Je crois que pour les philosophes \u00ab orientaux \u00bb que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9s, l\u2019id\u00e9e d\u2019un ach\u00e8vement ainsi envisag\u00e9, d\u00e9nonce au contraire l\u2019acceptation de l\u2019inach\u00e8vement d\u2019un \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 retomber en arri\u00e8re de lui-m\u00eame. C\u2019est pourquoi j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 parler d\u2019une herm\u00e9neutique de l\u2019existence humaine s\u2019immobilisant pr\u00e9matur\u00e9ment sur un achev\u00e9 qui est en fait \u00e0 jamais inachevable sans un \u00e9lan-en-avant (vorlaufen) qui est un \u00e9lan au-del\u00e0.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">P.N. Henry Corbin, je voudrais vous poser une derni\u00e8re question. Vous avez marqu\u00e9 le contraste entre l\u2019horizon de l\u2019analytique de Heidegger et l\u2019horizon \u00ab oriental \u00bb. Cependant, s\u2019il est vrai que chez Heidegger il n\u2019y a pas de place pour la notion de Dieu, puisque Dieu est assimilable pour lui \u00e0 un concept m\u00e9taphysique, celui de l\u2019Etant supr\u00eame, il y a tout de m\u00eame chez Heidegger une place pour la dimension du sacr\u00e9, pour une diff\u00e9rence qu\u2019il appelle diff\u00e9rence ontologique entre l\u2019Etre et l\u2019\u00e9tant, c\u2019est-\u00e0-dire pour la diff\u00e9rence entre deux mondes, le monde \u00e9ternel qui est en haut et un monde provisoire qui est en bas. Alors est-ce que l\u00e0 il n\u2019y aurait pas le moyen de faire se rejoindre la pens\u00e9e de Heidegger et une pens\u00e9e religieuse ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">H.C. J\u2019ai l\u2019impression, mon cher Philippe N\u00e9mo, que la question, telle que vous la posez, tendrait \u00e0 faire de Heidegger un grand platonicien. Elle vous engagerait ainsi sur une voie scabreuse, o\u00f9 il faudrait surveiller chacun de vos pas. Je ne suis pas s\u00fbr de pouvoir vous y suivre. Rappelons d\u2019abord que l\u2019on pourrait dire que la dimension \u00ab orientale \u00bb, a \u00e9t\u00e9 au moins pressentie par Heidegger, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit pas tout \u00e0 fait de l\u2019 \u00ab Orient \u00bb au sens o\u00f9 l\u2019entendent les Ishr\u00e2q\u00eey\u00fbn, les \u00ab platoniciens de Perse \u00bb. Vous avez d\u00fb avoir certainement vous-m\u00eame un \u00e9cho des d\u00e9clarations frappantes de Heidegger concernant les Upanishads, nous laissant pressentir que c\u2019\u00e9tait au fond quelque chose comme cela qu\u2019il cherchait. Cela dit, reconnaissons que le rapport entre l\u2019Etre et l\u2019\u00e9tant n\u2019\u00e9quivaut point au rapport entre le monde d\u2019en-haut et le monde d\u2019en-bas. Il ne suffit pas d\u2019opposer un monde de l\u2019Etre au monde de l\u2019\u00e9tant pour acc\u00e9der au sacr\u00e9. Le monde de l\u2019\u00e9tant ne signifie pas eo ipso le monde caduc et provisoire, car tous les univers des Dieux et des Anges sont des univers \u00e9ternels de l\u2019\u00e9tant. En revanche, vous mettez bien le doigt sur quelque chose d\u2019essentiel en rappelant que pour Heidegger le concept de Dieu est le concept m\u00e9taphysique de l\u2019Etant supr\u00eame (Ens Supremum, Summun Ens) et il en voyait entre autres la difficult\u00e9 en se demandant quel rapport pouvait avoir ce Summun Ens avec le non-ens, le nihil, le n\u00e9ant, lorsque l\u2019on dit que l\u2019ens creatum est cr\u00e9\u00e9 ex nihilo, du n\u00e9ant, par l\u2019Ens increatum. Nous touchons ici \u00e0 une difficult\u00e9 fondamentale, si radicale m\u00eame, qu\u2019elle met en cause tout le sens du monoth\u00e9isme. Elle a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9e par les th\u00e9osophes islamiques avec une vigilance sup\u00e9rieure, je crois, \u00e0 toute autre, puisque tout l\u2019horizon de la pens\u00e9e et de la spiritualit\u00e9 islamiques est domin\u00e9 par le tawh\u00eed, l\u2019affirmation de l\u2019Unique. Qu\u2019en est-il de cet Unique ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une confusion catastrophique peut se produire. Elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9e avec lucidit\u00e9 par nos th\u00e9osophes mystiques iraniens, d\u00e9non\u00e7ant la confusion commise par beaucoup de soufis et \u00e0 leur suite par plus d\u2019un orientaliste. C\u2019est la confusion entre l\u2019Esse ou l\u2019Etre (en arabe woj\u00fbd) et l\u2019ens ou l\u2019\u00e9tant (en arable mawj\u00fbd). Ici, certes, nous c\u00f4toyons Heidegger. En th\u00e9osophie islamique, Ibn \u2019Arab\u00ee (XIIIe si\u00e8cle) posa avec force la diff\u00e9rence entre le tawh\u00eed th\u00e9ologique (ol\u00fbh\u00ee) et le tawh\u00eed ontologique (woj\u00fbd\u00ee). Le tawh\u00eed th\u00e9ologique, exot\u00e9rique, affirme en effet l\u2019Unicit\u00e9 de Dieu comme Ens supremum, comme l\u2019Etant qui domine tous les autres \u00e9tants. Le tawh\u00eed ontologique, \u00e9sot\u00e9rique, affirme l\u2019unicit\u00e9 transcendantale de l\u2019Etre. L\u2019Etre ou l\u2019esse, en son essence, est un et unique. Les \u00e9tants que l\u2019Etre actualise dans leur acte d\u2019\u00eatre sont, par essence, multiples. L\u2019Etre un et unique et bien la Divinit\u00e9 une et unique, inconnaissable dans le tr\u00e9fonds de son myst\u00e8re ; c\u2019est l\u2019Absconditum que peut seulement cerner, et de loin, la th\u00e9ologie apophatique ou n\u00e9gative. Elle n\u2019est connaissable positivement que dans ses th\u00e9ophanies : la Th\u00e9ophanie est donc essentielle pour qu\u2019il y ait une th\u00e9ologie affirmative possible. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi, si la Divinit\u00e9 est une et unique, les Dieux, c\u2019est-\u00e0-dire les Noms divins, les Figures Divines, les Figures th\u00e9ophaniques sont multiples. Aucune n\u2019a \u00e0 remplir les fonctions de la Cause supr\u00eame. Confondre l\u2019une de ces Figures n\u00e9cessaires avec la Divinit\u00e9 une et unique revient \u00e0 instaurer une idole unique \u00e0 la place des autres, et le monoth\u00e9isme p\u00e9rit dans sa victoire. Affirmer l\u2019unit\u00e9 de l\u2019Esse, cet Esse unique \u00e9tant la divinit\u00e9 m\u00eame, c\u2019est en affirmer l\u2019essence m\u00eame, mais cela n\u2019\u00e9quivaut jamais et en rien \u00e0 affirmer l\u2019unit\u00e9 de l\u2019Etant. Il serait monstrueux de dire qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un seul \u00e9tant. Ce serait un nihilisme m\u00e9taphysique que la r\u00e9alit\u00e9 se charge de d\u00e9mentir. Si l\u2019on fait de Dieu comme Summum Ens, l\u2019Ens unicum, l\u2019Unique \u00e9tant, tous les autres \u00e9tants s\u2019ab\u00eement dans l\u2019indiff\u00e9renciation et le n\u00e9ant, toute l\u2019ordination de l\u2019Etre dans la hi\u00e9rarchie des \u00e9tants dispara\u00eet. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019illusion dont se sont enivr\u00e9s beaucoup de pseudo-mystiques, et ce que certains interpr\u00e8tes en Occident ont d\u00e9sign\u00e9 comme \u00ab monisme existentiel \u00bb, sans s\u2019apercevoir que ce terme comportait une contradictio in adjecto, l\u2019existentiel \u00e9tant essentiellement multiple. Quant au rapport entre l\u2019Esse unicum et les entia (cet Unicum transcendant en fait l\u2019Esse qu\u2019il fait-\u00eatre dans les \u00e9tants), il fut originellement formul\u00e9 au mieux par notre grand Proclus : c\u2019est le rapport entre l\u2019H\u00e9nade des H\u00e9nades et les hi\u00e9rarchies des \u00e9tants qu\u2019il monadise en les faisant-\u00eatre. Il n\u2019y a en effet de l\u2019\u00eatre-\u00e9tant que chaque fois comme un \u00eatre (qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un Dieu, d\u2019un Ange, d\u2019un homme, d\u2019une esp\u00e8ce, d\u2019une constellation, etc.). Ens et unum convertuntur. C\u2019est pourquoi nos grands th\u00e9osophes sp\u00e9culatifs (\u00ab sp\u00e9culatifs \u00bb au sens du mot speculum, miroir) ont toujours pos\u00e9 que le Sujet actif du tawh\u00eed, c\u2019est l\u2019Un lui-m\u00eame. Il est l\u2019Uni-fique. C\u2019est lui qui fait de chaque \u00e9tant, de chacun de nous, un \u00e9tant, un unique dont il est respectivement l\u2019Unique. C\u2019est ce que le mystique Hall\u00e2j formulait en disant : \u00ab Le bon compte de l\u2019Unique est que l\u2019Unique le fasse unique \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Nous sommes peut-\u00eatre ainsi entra\u00een\u00e9s assez loin de l\u2019Etre et de l\u2019\u00e9tant chez Heidegger. Ce n\u2019est qu\u2019une apparence, puisque c\u2019est votre question qui nous a conduits \u00e0 \u00e9voquer cet aspect th\u00e9osophique de la m\u00e9taphysique de l\u2019Etre, pour lequel Ibn \u2019Arab\u00ee reste notre grand ma\u00eetre. Voyez-vous, je viens de dire que la Th\u00e9ophanie (tajall\u00ee il\u00e2h\u00ee) est essentielle, et cela en Figures multiples correspondant \u00e0 chacun de ceux \u00e0 qui et pour qui elle se th\u00e9ophanise. Mais le Dieu personnel th\u00e9ophanique n\u2019a pas \u00e0 assumer les fonctions de la Cause supr\u00eame qui est l\u2019Absconditum. C\u2019est cette confusion, avec ses arri\u00e8res-plans politiques, dont le monoth\u00e9isme ne se sauve que par le paradoxe \u00e9sot\u00e9rique de l\u2019Un-multiple. Existentialement, nous dirons peut-\u00eatre que c\u2019est l\u2019homme qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame quelque chose (quelqu\u2019un) comme Dieu. Th\u00e9ologiquement c\u2019est Dieu qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l\u2019homme. La th\u00e9osophie mystique sp\u00e9culative surmonte le dilemme en rendant ins\u00e9parable la v\u00e9rit\u00e9 simultan\u00e9e des deux termes. En se r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 l\u2019homme, le Dieu personnalis\u00e9 de la th\u00e9ophanie personnelle r\u00e9v\u00e8le l\u2019homme \u00e0 lui-m\u00eame, et en r\u00e9v\u00e9lant l\u2019homme \u00e0 lui-m\u00eame, il se le r\u00e9v\u00e8le \u00e0 soi-m\u00eame et se r\u00e9v\u00e8le soi-m\u00eame \u00e0 soi-m\u00eame. De part et d\u2019autre l\u2019\u0153il qui regarde est simultan\u00e9ment l\u2019\u0153il regard\u00e9. Toute th\u00e9ophanie (d\u00e8s le degr\u00e9 minimum de la vision mentale) s\u2019accomplit dans la simultan\u00e9it\u00e9 de ces deux aspects. Peut-\u00eatre avons-nous ici quelque chose comme un n\u00e9o-platonisme d\u00e9pass\u00e9, mais le d\u00e9passement est l\u2019\u0153uvre de Ibn \u2019Arab\u00ee plut\u00f4t que de Heidegger. Il reste, certes, beaucoup d\u2019importantes recherches \u00e0 mener sur cette voie. Mais en attendant, l\u2019impression que je garde est celle qui a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e par un de nos coll\u00e8gues, je crois que c\u2019est Pierre Trotignon : l\u2019herm\u00e9neutique heidegg\u00e9rienne nous laisse l\u2019impression d\u2019une th\u00e9ologie sans th\u00e9ophanie. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">P.N. Certes, il faut pousser les recherches, parce qu\u2019il y a d\u2019autre part cette th\u00e9matique de la Parole qui a \u00e9t\u00e9 au fond inaugur\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne par Heidegger, mais qui s\u2019accorde si bien avec la Tradition, nomm\u00e9ment la Tradition biblique, de la Parole de Dieu, et l\u00e0 nous sommes dans la tradition du sacr\u00e9. Que ce sacr\u00e9 prenne le nom de Dieu ou qu\u2019il prenne seulement celui de l\u2019Etre, ce qui importe au fond c\u2019est plut\u00f4t la diff\u00e9rence ontologique en elle-m\u00eame, la diff\u00e9rence entre l\u2019Etre et l\u2019\u00e9tant, de m\u00eame que pour les religions il y a une diff\u00e9rence entre un monde d\u2019en-haut et un monde d\u2019en-bas. Si on prend alors cette diff\u00e9rence en elle-m\u00eame et pour elle-m\u00eame, ne trouve-t-on pas une unit\u00e9 d\u2019inspiration entre Heidegger et ce qui reste du monde des Religions ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">H.C. Je comprends bien votre souci. Votre question nous conduit \u00e0 nous interroger sur le rapport entre le Logos de l\u2019onto-logie heidegg\u00e9rienne et le Logos de la th\u00e9o-logie ou mieux dit : le Logos de toutes les th\u00e9ologies des religions du Livre. Je rappelais tout d\u2019abord cet adage commun \u00e0 nos th\u00e9osophes mystiques et qui n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une r\u00e9miniscence de l\u2019Evangile de Jean (3\/13) : \u00ab Rien ne remonte au Ciel, hormis ce qui en est descendu. \u00bb Le Logos de l\u2019analytique heidegg\u00e9rienne est-il descendu du ciel, pour pouvoir y remonter ? Car je pense symboliser ainsi votre recherche d\u2019une inspiration commune entre Heidegger et ce qui reste du monde des religions. Mais, si nous pouvons analyser sans trop de peine les processus de la\u00efcisation qui ont d\u00e9sacralis\u00e9 le sacr\u00e9, nous n\u2019avons gu\u00e8re de t\u00e9moin d\u2019une re-sacralisation du la\u00efcis\u00e9. Certes, nous constatons une promotion fr\u00e9quente du la\u00efcis\u00e9, accordant \u00e0 celui-ci les privil\u00e8ges et pr\u00e9rogatives de ce qui fut le sacr\u00e9. Ce n\u2019est en fait qu\u2019une caricature d\u00e9moniaque. La la\u00efcisation m\u00e9taphysique ne s\u2019accommode que de la mort des Dieux, non point de leur r\u00e9surrection. Il faut alors que nous concentrions tout notre effort sur ce mot \u00ab r\u00e9surrection \u00bb. Tous les sens qu\u2019il comporte impliquent la rupture d\u2019un syst\u00e8me bien ordonn\u00e9 des choses : un arrachement, une sortie du tombeau. La r\u00e9surrection nous est annonc\u00e9e apr\u00e8s coup : par le myst\u00e8re du tombeau vide. En revanche les la\u00efcisations de nos jours, caricaturant le sacr\u00e9, se complaisent au pseudo-culte du tombeau habit\u00e9. Et je crois que le h\u00e9raut de toute r\u00e9surrection, c\u2019est par excellence le Verbe, - le Verbe de sonorit\u00e9 divine souveraine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Aussi est-ce de cette fa\u00e7on tr\u00e8s pertinente que votre question nous ram\u00e8ne au th\u00e8me de la Parole, \u00e0 la tradition biblique du Verbe divin. Il y a, certes, chez Heidegger une th\u00e9matique de la Parole. Mais n\u2019oublions pas qu\u2019en ce domaine, nos amis kabbalistes juifs, aussi bien que les kabbalistes en chr\u00e9tient\u00e9 et en Islam, ont \u00e9t\u00e9 et restent depuis des si\u00e8cles nos meilleurs ma\u00eetres et nos guides. Ils ont admirablement analys\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne de la Parole : comment la Parole devient Livre, comment la Parole \u00e9crite ressuscite en Verbe vivant. En comparaison, la th\u00e9matique de la Parole, chez Heidegger, m\u2019appara\u00eet frapp\u00e9e d\u2019une ambigu\u00eft\u00e9 : est-ce un cr\u00e9puscule, - un cr\u00e9puscule qui serait la la\u00efcisation du Verbe ? Ou bien est-ce une aurore, annon\u00e7ant la paling\u00e9n\u00e9sie, la r\u00e9surrection du Verbe de la tradition biblique ? La r\u00e9ponse d\u00e9pendra des uns et des autres, et les options d\u00e9celables dans ces r\u00e9ponses me font penser que, si la philosophie de Hegel donna naissance \u00e0 un h\u00e9g\u00e9lianisme de droite et \u00e0 un h\u00e9g\u00e9lianisme de gauche, la question que vous posez est de celles qui peuvent amener la philosophie de Heidegger, volens nolens, \u00e0 donner naissance \u00e0 un heideggerianisme de droite et \u00e0 un heideggerianisme de gauche.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Mais ce qui me para\u00eet essentiel pour le moment, et qui me para\u00eet aussi attester la coh\u00e9rence de notre entretien, c\u2019est que votre question nous ram\u00e8ne \u00e0 ce qui fut notre point de d\u00e9part. J\u2019\u00e9tais parti en effet de l\u2019id\u00e9e de l\u2019herm\u00e9neutique chez Heidegger, dont je rappelais les origines th\u00e9ologiques. Voici que votre question sur le Verbe qui est au centre de l\u2019herm\u00e9neutique, nous reconduit \u00e0 ces origines. Nous bouclons ainsi ensemble le circuit herm\u00e9neutique, et c\u2019est bon signe.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je crois que ma propre exp\u00e9rience, telle que j\u2019ai essay\u00e9 de la retracer, s\u2019accorde avec le souci que d\u00e9note votre question, dans toute la mesure o\u00f9 l\u2019herm\u00e9neutique heidegg\u00e9rienne, issue lointainement de Schleiermacher, avait \u00e9t\u00e9 pour moi le seuil s\u2019ouvrant sur une herm\u00e9neutique int\u00e9grale. Pr\u00e9cisons encore les traits. Je ne crois pas que les quatre sens inoffensifs auxquels s\u2019attachait l\u2019ex\u00e9g\u00e8se m\u00e9di\u00e9vale courante aient la vertu de nous entra\u00eener, jusqu\u2019\u00e0 un niveau d\u2019\u00eatre impressenti, en une aventure herm\u00e9neutique \u00ab sans retrait \u00bb ni retour. En revanche, il y a une herm\u00e9neutique du Verbe, impartie aux religions du Livre, qui a toujours eu et par essence la vertu de produire un exhaussement, une sortie, une ek-stasis vers ces autres mondes invisibles qui donnent son sens vrai au n\u00f4tre, \u00e0 notre \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne du monde \u00bb. Je pense, dans le christianisme, au grand gnostique Valentin, \u00e0 Joachim de Flore, Sebastien Franck, Jacob Boehme, Swedenborg, F.C. Oetinger, et tant d\u2019autres. Autant de t\u00e9moins attestant avec leurs confr\u00e8res \u00e9sot\u00e9ristes du Juda\u00efsme et de l\u2019Islam, que le ph\u00e9nom\u00e8ne du Livre Saint, loin d\u2019immobiliser l\u2019essor et l\u2019initiative des pens\u00e9es, en est le plus vif stimulant. Seulement, de m\u00eame que d\u2019autres ont parl\u00e9 de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une \u00ab r\u00e9volution permanente \u00bb, je pr\u00f4nerais la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une \u00ab herm\u00e9neutique permanente \u00bb. J\u2019entends par l\u00e0, certes, non pas une accommodation aux d\u00e9couvertes historiques et arch\u00e9ologiques, aboutissant le plus souvent \u00e0 r\u00e9duire le \u00ab r\u00e9cital historique \u00bb du Livre Saint aux dimensions banales de faits divers dont on tient une explication sociologique toute pr\u00eate, en \u00e9liminant quelques mots superflus, d\u2019une sacralit\u00e9 un peu g\u00eanante. Non point, l\u2019herm\u00e9neutique permanente n\u2019alt\u00e8re aucun mot de la Tradition, chaque mot est \u00e0 conserver, car il concourt \u00e0 une nouvelle rencontre fulgurante entre l\u2019Image et l\u2019Id\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Seulement, Heidegger nous aurait-il suivis dans cette op\u00e9ration tendant \u00e0 convertir le Logos de son ontologie en Logos th\u00e9ologique ? Quand il lui est arriv\u00e9 de confronter philosophie et th\u00e9ologie (un article de lui porte ce titre), dans quel sens a-t-il op\u00e9r\u00e9 la conversion ? Et d\u2019abord qui doit \u00eatre le Theos ? J\u2019ai essay\u00e9 de le dire. Mais l\u2019incertitude o\u00f9 nous pouvons \u00eatre de sa r\u00e9ponse \u00e9ventuelle est secondaire. Une \u00ab orthodoxie \u00bb heidegg\u00e9rienne est hors de propos, et nous avons \u00e0 poursuivre notre t\u00e2che, telle que nous l\u2019entrevoyons. Peut-\u00eatre trouvera-t-on dans la masse de son \u0153uvre in\u00e9dite ou dans quelque entretien enregistr\u00e9, l\u2019indication d\u2019une r\u00e9ponse. Mais peut-\u00eatre aussi a-t-il emport\u00e9 \u00e0 jamais son secret avec lui.<\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000000;\"> C\u2019est pourquoi je pr\u00e9f\u00e8re simplement dire aujourd\u2019hui, comme on le dit en arabe : Rahmat All\u00e2h \u2019alay-hi : Que la Mis\u00e9ricorde divine soit sur lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><em>(Entretien enregistr\u00e9 pour Radio France-Culture, le mercredi 2 juin 1976. Texte r\u00e9vis\u00e9 et compl\u00e9t\u00e9 d\u2019apr\u00e8s les notes que nous avions prises \u00e0 cette occasion, avant et apr\u00e8s)<\/em>.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n<span style=\"color: #000000;\"> Henry Corbin<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DE HEIDEGGER \u00c0 SOHRAVARD\u00ce Entretien avec Philippe Nemo voir aussi Post-scriptum biographique \u00e0 un entretien philosophique P.N. 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