{"id":6873,"date":"2012-06-15T02:22:02","date_gmt":"2012-06-15T01:22:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amiscorbin.com\/%d8%b2%d9%86%d8%af%da%af%db%8c%d9%86%d8%a7%d9%85%d9%87\/post-scriptum-biographique\/"},"modified":"2018-01-29T08:22:49","modified_gmt":"2018-01-29T07:22:49","slug":"post-scriptum-biographique","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.amiscorbin.com\/fa\/%d8%b2%d9%86%d8%af%da%af%db%8c%d9%86%d8%a7%d9%85%d9%87\/post-scriptum-biographique\/","title":{"rendered":"Post-scriptum biographique \u00e0 un entretien philosophique"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"margin-left: 0cm; text-indent: 0cm;\" align=\"center\"><span style=\"font-size: 16.0pt; line-height: 115%; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">POST-SCRIPTUM BIOGRAPHIQUE \u00c0 UN ENTRETIEN PHILOSOPHIQUE<\/span><\/h1>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; background-position: initial initial; background-repeat: initial initial;\" align=\"center\"><strong><span style=\"font-size: 16.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Henry Corbin<\/span><\/strong><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">voir aussi<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\"><a href=\"https:\/\/www.amiscorbin.com\/de-heidegger-a-sohravardi\/\">DE HEIDEGGER \u00c0 SOHRAVARD\u00ce<\/a><\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En relisant le texte de mon entretien avec Philippe\u00a0N\u00e9mo, j\u2019ai l\u2019impression que la plupart des questions essentielles qui ont occup\u00e9 ma vie de chercheur, ont \u00e9t\u00e9 abord\u00e9es au moins allusivement. Il n\u2019y manque pas de fissures, certes, par lesquelles auraient pu passer maints prolongements et explications non superflues. Mais alors l\u2019entretien durerait peut-\u00eatre encore\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Au nombre de ces fissures, il y a celles o\u00f9 auraient pu ou d\u00fb s\u2019intercaler quelques pr\u00e9cisions sans lesquelles les \u00e9tapes de l\u2019itin\u00e9raire spirituel, les phases de la \u00ab\u00a0courbe de vie\u00a0\u00bb, n\u2019apparaissent peut-\u00eatre pas avec une clart\u00e9 suffisante. J\u2019ai fait allusion \u00e0 ma formation originelle de philosophe. Qu\u2019un jeune \u00e9tudiant en philosophie rencontre la philosophie allemande, il n\u2019y a l\u00e0 rien d\u2019impr\u00e9vu. Qu\u2019il prenne le chemin de la philosophie islamique, en arabe et en persan, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup plus inattendu. Qu\u2019il conjugue les deux voies, le cas est cette fois assez rare. Comment ces rencontres ont-elles eu lieu\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Personne ne s\u2019\u00e9tonnera qu\u2019un \u00e9tudiant en philosophie, ayant consciencieusement fait le tour des auteurs du programme de la licence, p\u00fbt \u00eatre avide d\u2019explorer des continents nouveaux, ne figurant pas aux programmes. Parmi ces continents peu explor\u00e9s, il y avait la philosophie m\u00e9di\u00e9vale, dont l\u2019\u00e9tude allait \u00eatre compl\u00e8tement renouvel\u00e9e par les recherches et les publications d\u2019Etienne Gilson. Une aurore se levait sur ce continent oubli\u00e9, dont la lueur suffisait \u00e0 attirer un \u00e9tudiant avide d\u2019amplifier son aventure philosophique. C\u2019est avec l\u2019ann\u00e9e 1923-1924, si mes souvenirs sont exacts, qu\u2019Etienne Gilson commen\u00e7a son incomparable enseignement \u00e0 la Section des Sciences Religieuses de l\u2019Ecole pratique des\u00a0Hautes-Etudes. En tout cas, c\u2019est bien \u00e0 partir de cette ann\u00e9e-l\u00e0 que je fus son auditeur.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je voudrais fixer une fois pour toutes le souvenir \u00e9blouissant que m\u2019ont laiss\u00e9 les cours d\u2019Etienne Gilson, que j\u2019ai suivis alors pendant plusieurs ann\u00e9es. Sa m\u00e9thode ne consistait nullement \u00e0 faire traduire quelques lignes de texte par un \u00e9tudiant, \u00e0 demander l\u2019avis des autres, pour finalement en donner un commentaire quelconque. Loin de l\u00e0\u00a0! C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 les \u00e9tudiants venaient \u00e9couter le ma\u00eetre, non pas leurs camarades, parce qu\u2019ils ne mettaient pas en doute que le ma\u00eetre en s\u00fbt un peu plus qu\u2019eux. Gilson lisait les textes latins, les traduisait lui-m\u00eame et en faisait alors sortir tout le contenu, explicite ou latent, dans un commentaire magistral allant au fond des choses. Mon impression admirative fut telle que je r\u00e9solus de le prendre pour mod\u00e8le, et que beaucoup plus tard je t\u00e2chai de faire, pour la philosophie et la th\u00e9ologie islamiques, les cours que j\u2019aurais voulu entendre \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais que personne ne faisait. Parmi les textes abord\u00e9s par Etienne Gilson, au cours de ces ann\u00e9es f\u00e9condes, il y eut les textes traduits de l\u2019arabe en latin par l\u2019Ecole de Tol\u00e8de, au XIIe si\u00e8cle, et en t\u00eate de ces textes le c\u00e9l\u00e8bre livre d\u2019Avicenne\u00a0:\u00a0<em>Liber sextus Naturalium<\/em>, auquel le commentaire de Gilson donnait une singuli\u00e8re ampleur. Ce fut mon premier contact avec la philosophie islamique. J\u2019y d\u00e9celai une connivence entre la cosmologie et l\u2019ang\u00e9lologie, dont je me demandais s\u2019il n\u2019y aurait pas lieu de l\u2019approfondir sous d\u2019autres aspects, et je crois que ce souci\u00a0ang\u00e9lologique\u00a0ne m\u2019a plus quitt\u00e9 tout au long de ma vie.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Mais en attendant, une premi\u00e8re t\u00e2che se proposait comme in\u00e9luctable. Pour aller plus loin, il fallait aller voir soi-m\u00eame dans les textes. Pour aller y voir soi-m\u00eame, il fallait se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019arabe. J\u2019y fus d\u2019ailleurs encourag\u00e9 par Gilson lui-m\u00eame. C\u2019est pourquoi, d\u00e8s la rentr\u00e9e 1926-1927, tournant le dos \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation, je pris le chemin de l\u2019Ecole Nationale des Langues Orientales. Celle-ci n\u2019\u00e9tait pas du tout alors la grande \u00ab\u00a0machine\u00a0\u00bb qu\u2019elle est devenue de nos jours. Le petit immeuble de la rue de Lille pr\u00e9sentait l\u2019\u00e9tat intime d\u2019une Ecole, \u00e0 peu pr\u00e8s telle que l\u2019avait laiss\u00e9e Silvestre de\u00a0Sacy.\u00a0\u00a0Pour chaque langue, nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019\u00e9tudiants, et avec mon coll\u00e8gue et ami Georges\u00a0Vajda\u00a0nous \u00e9tions \u00e0 peu pr\u00e8s les seuls philosophes \u00e9gar\u00e9s dans le v\u00e9n\u00e9rable \u00e9tablissement. Ce fut cette entr\u00e9e \u00e0 l\u2019Ecole des Langues Orientales qui pr\u00e9para mon entr\u00e9e \u00e0 la Biblioth\u00e8que Nationale, o\u00f9 je fus appel\u00e9 comme orientaliste d\u00e8s novembre 1928. Et ce fut ce passage par la Biblioth\u00e8que Nationale qui devait d\u00e9boucher paradoxalement sur mon \u00e9chapp\u00e9e d\u00e9finitive vers l\u2019Orient.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cependant, exactement au cours de ces m\u00eames ann\u00e9es, il y avait un autre enseignement capable de d\u00e9tourner un jeune et ardent philosophe de la voie commune des programmes \u00e9prouv\u00e9s. C\u2019\u00e9tait l\u2019enseignement d\u2019Emile Br\u00e9hier. M\u00eame \u00e0 quelque cinquante ans de distance, on a l\u2019impression que le rapprochement du nom des deux ma\u00eetres produit des \u00e9tincelles. Emile Br\u00e9hier, plus ou moins h\u00e9ritier sur ce point des conceptions philosophiques de l\u2019<em>Aufkl\u00e4rung<\/em>, professait qu\u2019il n\u2019y a pas de philosophie chr\u00e9tienne. Toute l\u2019\u0153uvre d\u2019Et. Gilson lui infligeait un d\u00e9menti, et il nous \u00e9tait difficile de sortir d\u2019un cours sur Duns Scot,\u00a0<em>Doctor\u00a0subtilis<\/em>, et d\u2019accepter qu\u2019il n\u2019y ait pas de philosophie chr\u00e9tienne. Mais comment convertir un rationaliste parfait \u00e0 l\u2019id\u00e9e que les donn\u00e9es des Livres saints puissent \u00eatre le support de la m\u00e9ditation et de la recherche philosophiques\u00a0? Si on refuse cela, il n\u2019y aura plus ni philosophie juive ni philosophie islamique. On ne sait m\u00eame plus si Ma\u00eetre Eckhart et Jacob\u00a0Boehme\u00a0tiendront encore dans l\u2019histoire de la philosophie allemande. Le paradoxe va un peu loin, mais il ne fait que traduire un de ces \u00ab\u00a0modes d\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb dont nous disions dans l\u2019entretien qui pr\u00e9c\u00e8de, qu\u2019aucune force humaine ext\u00e9rieure ne peut esp\u00e9rer les faire c\u00e9der.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Quoiqu\u2019il en f\u00fbt Emile Br\u00e9hier \u00e9tait alors plong\u00e9 dans les\u00a0<em>Enn\u00e9ades<\/em>\u00a0de Plotin, dont il pr\u00e9parait l\u2019\u00e9dition et la traduction. En 1922-1923 il avait profess\u00e9 \u00e0 la Sorbonne un cours magistral sur Plotin et les\u00a0<em>Upanishads<\/em>, et les cours des ann\u00e9es suivantes en recueillaient les retomb\u00e9es. De nouveau posons la question\u00a0: comment un jeune philosophe avide d\u2019aventure m\u00e9taphysique, aurait-il r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 cet appel\u00a0: approfondir les influences ou les traces de la philosophie indienne sur l\u2019\u0153uvre du fondateur du n\u00e9oplatonisme\u00a0? Seulement pour cela il fallait \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb du sanskrit. Mais on avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 de \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb de l\u2019arabe. Comment concilier les deux\u00a0? Il fallait choisir l\u2019un ou l\u2019autre, c\u2019est ce que conseillait imp\u00e9rativement chaque philologue ou linguiste consult\u00e9. Seulement, le philosophe a ses raisons que le philologue ne comprend pas toujours. Il incombait au philosophe d\u2019opter, en cachette, bien entendu, pour la solution h\u00e9ro\u00efque\u00a0: commencer \u00e0 la fois l\u2019\u00e9tude de l\u2019arabe et celle du sanskrit. Ce fut une fameuse p\u00e9riode d\u2019asc\u00e9tisme mental, je puis l\u2019assurer. Elle ne put se prolonger au-del\u00e0 de deux ann\u00e9es. J\u2019en ai gard\u00e9 ce b\u00e9n\u00e9fice que, s\u2019il m\u2019arrive de lire aujourd\u2019hui un livre de philosophie indienne ou bouddhiste, les terme techniques sanskrits interpol\u00e9s ne me sont pas tout \u00e0 fait \u00e9trangers. Mais au bout de deux ann\u00e9es, je devais rencontrer sur la voie de l\u2019Orient la \u00ab\u00a0borne signal\u00e9tique\u00a0\u00bb m\u2019indiquant la direction d\u00e9cisive d\u2019une chemin sans retour\u00a0; d\u00e9sormais ma voie passerait par les textes arabes et persans.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il faut dire que le philosophe, devenu \u00e9tudiant d\u2019arabe \u00e9gar\u00e9 chez les linguistes, pensa p\u00e9rir d\u2019inanition en n\u2019ayant pour toute nourriture que grammaires et dictionnaires. Plus d\u2019une fois, au souvenir des nourritures substantielles que dispensait la philosophie, il se demanda\u00a0: que fais-je ici\u00a0? O\u00f9 me suis-je \u00e9gar\u00e9\u00a0? Il y avait cependant un refuge, o\u00f9 \u00e9tait d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 dispens\u00e9e la plus fine substance de la spiritualit\u00e9 islamique. Ce refuge s\u2019appelait Louis Massignon qui, \u00e0 partir de 1928, devait cumuler son enseignement au Coll\u00e8ge de France avec la direction des \u00e9tudes d\u2019Islamisme, \u00e0 la Section des Sciences Religieuses de notre Ecole desHautes-Etudes. Je ne pouvais alors pressentir que je serais appel\u00e9 \u00e0 lui succ\u00e9der un jour \u00e0 cette derni\u00e8re chaire. Mais le contraste entre les cours m\u00e9thodiques et rigoureux d\u2019un Etienne Gilson et ceux d\u2019un Louis Massignon \u00e9tait \u00ab\u00a0fabuleux\u00a0\u00bb. Certes, le ma\u00eetre distribuait bien au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e un programme r\u00e9partissant un th\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral sur un certain nombre de le\u00e7ons. Mais \u00e0 quoi bon les programmes\u00a0! Il arrivait qu\u2019une le\u00e7on commen\u00e7\u00e2t par quelques-unes de ces intuitions fulgurantes dont le grand mystique Massignon \u00e9tait prodigue. Et puis une parenth\u00e8se s\u2019ouvrait, puis une autre, puis une autre\u2026 Finalement l\u2019auditeur se retrouvait \u00e9tourdi et \u00e9gar\u00e9 en plein d\u00e9m\u00eal\u00e9 du ma\u00eetre avec la politique britannique en Palestine\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais il n\u2019y fallait y voir, et nous n\u2019y voyions tous, qu\u2019un aspect n\u00e9cessaire de la passion dont br\u00fblait Massignon. On n\u2019\u00e9chappait pas \u00e0 son influence. Son \u00e2me de feu, sa p\u00e9n\u00e9tration intr\u00e9pide dans les arcanes de la vie mystique en Islam, o\u00f9 nul n\u2019avait encore p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de cette fa\u00e7on, la noblesse de ses indignations devant les l\u00e2chet\u00e9s de ce monde, tout cela marquait in\u00e9vitablement de son empreinte l\u2019esprit de ses jeunes auditeurs. Certes, avec le long cours des ann\u00e9es, il \u00e9tait impossible de ne pas s\u2019apercevoir de certains c\u00f4t\u00e9s vuln\u00e9rables, de quelques br\u00e8ches. Sur le tard, il fut d\u00e9sol\u00e9 quand ses amis ne purent le suivre dans ses options politiques. Mais cela n\u2019alt\u00e8re en rien la v\u00e9n\u00e9ration avec laquelle j\u2019\u00e9voque le souvenir de Massignon. Certes, il r\u00e9servait au philosophe des surprises, car sa formation originelle n\u2019\u00e9tait nullement philosophique, d\u2019o\u00f9 parfois quelques vacillements dans le vocabulaire, quand ce n\u2019\u00e9tait pas dans certaines prises de position. J\u2019ai connu certains jours un Massignon\u00a0ultra-sh\u00ee\u2019ite, et je lui ai d\u00fb beaucoup sur ce point\u00a0; ses \u00e9tudes sur\u00a0Salm\u00e2n\u00a0P\u00e2k, sur la\u00a0Mob\u00e2hala, surF\u00e2tima, r\u00e9servent encore des mines d\u2019intuitions \u00e0 explorer, en les conjuguant avec les r\u00e9sultats des recherches men\u00e9es depuis lors. Mais \u00e0 d\u2019autres jours, je le trouvais vitup\u00e9rant le\u00a0sh\u00ee\u2019ismeet les\u00a0sh\u00ee\u2019ites, dont les grands textes lui \u00e9taient d\u2019ailleurs rest\u00e9s \u00e9trangers. Je prenais leur d\u00e9fense, en lui opposant que leur conception de l\u2019Im\u00e2mat n\u2019\u00e9tait nullement\u00a0\u00ab\u00a0charnelle\u00a0\u00bb, mais que le lien de famille terrestre entre les Im\u00e2ms n\u2019\u00e9tait que l\u2019image de leur lien\u00a0pl\u00e9r\u00f4matique\u00e9ternel. Massignon s\u2019\u00e9tonnait alors de \u00ab\u00a0mon\u00a0\u00bb\u00a0ultra-sh\u00ee\u2019isme. N\u2019abordais-je pas une vaste \u00e9tude des textes de gnose isma\u00e9lienne\u00a0? Mais il sut courageusement affirmer que l\u2019Islam iranien avait d\u00e9livr\u00e9 l\u2019Islam de toute attache raciale, ethnique ou nationale, quoiqu\u2019il m\u2019avou\u00e2t ne s\u2019y \u00eatre jamais tout \u00e0 fait sentir \u00ab\u00a0chez lui\u00a0\u00bb. Aussi, lorsque je suivais tout simplement la ligne inscrite dans le projet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 et les \u0153uvres de\u00a0Sohravard\u00ee, \u00ab\u00a0r\u00e9surrecteur de la th\u00e9osophie de la Lumi\u00e8re des sages de l\u2019ancienne Perse\u00a0\u00bb, Massignon s\u2019alarmait-il. Ne \u00ab\u00a0mazd\u00e9anisez\u00a0\u00bb pas trop, me recommandait-il. Que faire alors\u00a0? D\u2019abord il ne fallait pas se tromper de jour quant au sujet que l\u2019on abordait. Ensuite il ne fallait pas oublier pourquoi on \u00e9tait venu le voir, et tenir fermement en main le fil de l\u2019entretien. Alors il y avait bien des chances pour que l\u2019on en rev\u00eent combl\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est ainsi que certain jour, ce fut, je crois, en l\u2019ann\u00e9e 1927-1928, je lui parlais des raisons qui m\u2019avaient entra\u00een\u00e9 comme philosophe \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019arabe, des questions que je me posais sur les rapports entre la philosophie et la mystique, de ce que je connaissais, par un assez pauvre r\u00e9sum\u00e9 en allemand, d\u2019un certain\u00a0Sohravard\u00ee\u2026 Alors Massignon eut une inspiration du Ciel. Il avait rapport\u00e9 d\u2019un voyage en Iran une \u00e9dition lithographi\u00e9e de l\u2019\u0153uvre principale de\u00a0Sohravard\u00ee,\u00a0<em>Hikmat\u00a0al-Ishr\u00e2q<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0La Th\u00e9osophie orientale\u00a0\u00bb. Avec les commentaires, cela formait un gros volume de plus de cinq cents pages. \u00ab\u00a0Tenez, me dit-il, je crois qu\u2019il y a dans ce livre quelque chose pour vous\u00a0\u00bb. Ce quelque chose, ce fut la compagnie du jeune shaykh\u00a0al-Ishr\u00e2q\u00a0qui ne m\u2019a plus quitt\u00e9 au cours de la vie. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 un platonicien (au sens large du mot, bien entendu)\u00a0; je crois que l\u2019on na\u00eet platonicien, comme on peut na\u00eetre ath\u00e9e, mat\u00e9rialiste, etc. Myst\u00e8re insondable des choix\u00a0pr\u00e9existentiels. Le jeune platonicien que j\u2019\u00e9tais alors ne pouvait que prendre feu au contact de celui fut \u00ab\u00a0l\u2019Im\u00e2m des Platoniciens de Perse\u00a0\u00bb. J\u2019ai parl\u00e9 tellement de lui dans mes livres, ou en publiant et traduisant ses \u0153uvres, que je n\u2019ajouterai rien ici, sinon pour marquer le trait d\u00e9cisif.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Car par ma rencontre avec\u00a0Sohravard\u00ee, mon destin spirituel pour la travers\u00e9e de ce monde \u00e9tait scell\u00e9. Ce platonisme s\u2019exprimait dans les termes de l\u2019ang\u00e9lologie zoroastrienne de l\u2019ancienne Perse, illuminant la voie que je cherchais. Il n\u2019y avait plus \u00e0 rester \u00e9cartel\u00e9 entre le sanskrit et l\u2019arabe. La Perse se trouvait l\u00e0 au centre, monde m\u00e9dian et m\u00e9diateur, car la Perse, le vieil Iran, ce n\u2019est pas seulement une nation ni un empire, c\u2019est tout un univers spirituel, un foyer de l\u2019histoire des religions. Ce monde \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 m\u2019accueillir, et il m\u2019accueillit. D\u00e8s lors le philosophe passait dans les rangs des Orientalistes. Il dira plus tard, instruit par une longue exp\u00e9rience, pourquoi il lui appara\u00eet que ce sont d\u00e9sormais les philosophes, non pas les orientalistes, qui sont les seuls \u00e0 m\u00eame de prendre en charge la \u00ab\u00a0philosophie orientale\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La grande aventure commen\u00e7ait. Normalement, apr\u00e8s la licence et le dipl\u00f4me d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures de philosophie, il e\u00fbt fallu suivre les cours d\u2019agr\u00e9gation. C\u2019\u00e9tait la voie de la sagesse, sans impr\u00e9vu, si normale qu\u2019un v\u00e9n\u00e9rable professeur de la Sorbonne que je rencontrai occasionnellement chez des amis et que j\u2019informai du cours de mes d\u00e9cisions, me demanda paternellement\u00a0: \u00ab\u00a0Mais avez-vous de la fortune personnelle ou du temps \u00e0 perdre\u00a0?\u00a0\u00bb Je n\u2019avais, Dieu merci, ni l\u2019un ni l\u2019autre. Mais comment subir les cours et les perspectives de l\u2019agr\u00e9gation, lorsque l\u2019on a en t\u00eate ce grand dessein\u00a0: faire pour cette philosophie iranienne dont les grands noms apparaissaient \u00e0 travers les commentateurs de\u00a0Sohravard\u00ee, ce qu\u2019Et. Gilson avait fait pour \u00ab\u00a0ressusciter\u00a0\u00bb la philosophie m\u00e9di\u00e9vale de l\u2019Occident\u00a0? Un pari, peut-\u00eatre, contre les al\u00e9as du Destin. Mais ce pari, je crois que le Ciel m\u2019a accord\u00e9 la faveur de le tenir et de le gagner.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Voil\u00e0 en bref, pour la \u00ab\u00a0carri\u00e8re\u00a0\u00bb du philosophe orientaliste, sa rencontre d\u00e9cisive avec la terre d\u2019Iran \u00ab\u00a0couleur du ciel\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0patrie des philosophes et des po\u00e8tes\u00a0\u00bb. Mais l\u2019entretien avec Philippe\u00a0N\u00e9mo\u00a0s\u2019int\u00e9ressait avant tout \u00e0 la rencontre en la m\u00eame personne, du philosophe iranologue et du traducteur de Heidegger. Alors ce post-scriptum doit \u00e9voquer une autre rencontre, la rencontre avec la vieille Allemagne qui fut jadis, elle aussi, \u00ab\u00a0patrie des philosophes et des po\u00e8tes\u00a0\u00bb. Deux rencontres, essentiellement compl\u00e9mentaires l\u2019une de l\u2019autre. Comment s\u2019est produite cette derni\u00e8re\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Peut-\u00eatre ne sommes-nous plus que quelques survivants parmi les amis du couple fraternel, \u00e9tonnant, inimitable, des fr\u00e8res\u00a0Baruzi\u00a0: Joseph, l\u2019a\u00een\u00e9, auteur de\u00a0<em>La Volont\u00e9 de m\u00e9tamorphose<\/em>, du\u00a0<em>R\u00eave d\u2019un si\u00e8cle<\/em>, le musicologue livrant r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la revue\u00a0<em>Le M\u00e9nestrel<\/em>\u00a0des articles d\u2019une profonde pens\u00e9e musicale. Jean, le cadet, qui passa vingt ans \u00e0 produire son \u00e9norme th\u00e8se sur Saint Jean de la Croix, laquelle eut ses admirateurs et ses critiques. Jean\u00a0Baruzi\u00a0qui suppl\u00e9a Alfred Loisy au Coll\u00e8ge de France, avant d\u2019y devenir lui-m\u00eame titulaire de la chaire d\u2019Histoire des religions. Ses cours \u00e9taient suivis avec une fid\u00e9lit\u00e9 passionn\u00e9e par une pl\u00e9iade d\u2019\u00e9tudiants, comptant parmi eux un bon nombre d\u2019\u00e9l\u00e8ves de la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie protestante de l\u2019\u00e9poque. C\u2019est lui qui nous r\u00e9v\u00e9la la th\u00e9ologie du jeune Luther, qui \u00e9tait alors \u00e0 l\u2019ordre du jour des recherches th\u00e9ologiques en Allemagne\u00a0: puis, \u00e0 la suite, les grands spirituels du protestantisme\u00a0:\u00a0Sebastian\u00a0Franck,\u00a0Caspar\u00a0Schwenkfeld, Valentin Weigel, Johann Arndt, etc. Le ma\u00eetre ne dissimulait aucune des difficult\u00e9s que rencontrait son expos\u00e9 de premi\u00e8re main, mais un flot de vie spirituelle les emportait toutes. C\u2019\u00e9tait tout neuf, captivant. Je commen\u00e7ai \u00e0 percevoir certaines consonances, comme l\u2019appel d\u2019un carillon lointain conviant \u00e0 explorer les r\u00e9gions que couvre ce que je devais appeler plus tard \u00ab\u00a0le ph\u00e9nom\u00e8ne du Livre saint\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait la voie de l\u2019<em>herm\u00e9neutique<\/em>\u00a0qui d\u00e9j\u00e0 s\u2019ouvrait dans les brumes matinales. Si j\u2019avais r\u00e9solu en entendant Avicenne interpr\u00e9t\u00e9 par Et. Gilson, d\u2019aller y voir moi-m\u00eame en me mettant \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019arabe, il \u00e9tait impossible d\u2019entendre la voie des Spirituels interpr\u00e9t\u00e9s par Jean\u00a0Baruzi, sans prendre la d\u00e9cision d\u2019aller voir sur place. Ce fut Jean\u00a0Baruzi\u00a0qui me montra le chemin de l\u2019Allemagne des philosophes et des \u00ab\u00a0grands individus\u00a0\u00bb de la spiritualit\u00e9 mystique. Ma premi\u00e8re \u00e9tape fut Marburg.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est ainsi que l\u2019Iran et l\u2019Allemagne furent les points de rep\u00e8re g\u00e9ographique d\u2019une Qu\u00eate qui se poursuivait en fait dans les r\u00e9gions spirituelles qui ne sont point sur nos cartes. Je les rappelle ici, \u00e0 l\u2019appui de ce que je disais au d\u00e9but de mon entretien avec Philippe\u00a0N\u00e9mo. Le philosophe poursuit sa Qu\u00eate en r\u00e9pondant en toute libert\u00e9 \u00e0 l\u2019inspiration de l\u2019Esprit. Mes amis iraniens savent fort bien que je ne puis isoler mon amiti\u00e9 pour\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0et les siens, de mon amiti\u00e9 pour un Jacob\u00a0Boehme\u00a0et son Ecole. Je crois que c\u2019est l\u2019union de ce qu\u2019ils symbolisent, qui a fait de moi ce que je suis aujourd\u2019hui.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le cercle d\u2019amis group\u00e9s autour des ins\u00e9parables fr\u00e8res\u00a0Baruzi\u00a0\u00e9tait lui-m\u00eame une invite \u00e0 tenter les aventures de l\u2019Esprit. Par leur immense culture, leur sens des valeurs les plus d\u00e9licates, les plus subtiles, de l\u2019art et de la vie, les deux fr\u00e8res \u00e9taient les t\u00e9moins d\u2019un autre si\u00e8cle, \u00e9minemment repr\u00e9sentatifs d\u2019une Europe et d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9ennes, disparues avec la premi\u00e8re et la seconde guerre mondiale, et que nous n\u2019avons pas r\u00e9ussi\u00a0\u00a0\u00e0 refaire, f\u00fbt-ce de loin, tant est obstin\u00e9e et profonde l\u2019emprise des d\u00e9mons et des poss\u00e9d\u00e9s qu\u2019a proph\u00e9tis\u00e9s Dosto\u00efevsky. Il y avait chez eux, place Victor Hugo, des r\u00e9unions fr\u00e9quentes, outre les s\u00e9ances de \u00ab\u00a0s\u00e9minaire\u00a0\u00bb que Jean\u00a0Baruzi\u00a0tenait chez lui et qui se prolongeaient fort tard dans la soir\u00e9e. On rencontrait au nombre des participants toutes sortes de personnalit\u00e9s europ\u00e9ennes inattendues. La pr\u00e9sence de nos camarades allemands \u00e9tait toujours importante. Jean\u00a0Baruzidonnait aux entretiens la tournure qu\u2019ils auraient eue, s\u2019ils s\u2019\u00e9taient tenus dans le Weimar de Goethe. Il fut par excellence le professeur qui abolissait toute distance officielle entre le ma\u00eetre et l\u2019\u00e9tudiant. Seule subsistait celle de l\u2019amiti\u00e9 d\u00e9f\u00e9rente, une amiti\u00e9 qui allait grandissant d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e. Ceux qui, comme moi-m\u00eame, ont eu le privil\u00e8ge de conna\u00eetre ce genre de rapports gr\u00e2ce auquel le ma\u00eetre communique son savoir infiniment mieux que dans n\u2019importe quel cours, sont stup\u00e9faits de nos jours, lorsqu\u2019ils entendent des \u00e9tudiants se plaindre du lointain inaccessible de leurs ma\u00eetres. Ils mesurent la triste mutation des temps.\u00a0<\/span><span lang=\"DE\" style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-ansi-language: DE; mso-fareast-language: FR-CA;\">Marburg an der Lahn\u00a0!\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Jean\u00a0Baruzi\u00a0sut d\u2019autant mieux me guider vers ce haut lieu, qu\u2019il m\u2019y avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et y avait nou\u00e9 amiti\u00e9 avec Rudolf Otto, avec Friedrich\u00a0Heiler. Comment dire l\u2019\u00e9blouissement d\u2019un jeune philosophe d\u00e9barquant \u00e0\u00a0Marburg\u00a0au d\u00e9but de juillet 1930\u00a0? L\u2019enchantement des lieux, de cette \u00ab\u00a0colline inspir\u00e9e\u00a0\u00bb ne vivant que par et pour l\u2019Universit\u00e9, les magnifiques for\u00eats alentour\u2026 J\u2019y restai plus d\u2019un mois. Ma premi\u00e8re visite fut pour Rudolf Otto, qui \u00e9tait alors d\u00e9j\u00e0\u00a0<em>emeritus<\/em>, mais dont la pr\u00e9sence n\u2019en \u00e9tait pas moins toujours active, tant il restait une haute figure de l\u2019Allemagne protestante lib\u00e9rale. Ses livres sur \u00ab\u00a0le Sacr\u00e9\u00a0\u00bb, sur \u00ab\u00a0la mystique d\u2019Orient et d\u2019Occident\u00a0\u00bb, sa profonde connaissance des Ecoles philosophiques et religieuses de l\u2019Inde \u00e9tait impressionnante, et plus impressionnante encore la simplicit\u00e9 avec laquelle cet \u00e9minent savant s\u2019entretenait, en un fran\u00e7ais admirablement classique, avec un d\u00e9butant comme avec un jeune coll\u00e8gue, parce que celui-ci \u00e9tait arabisant.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Deux co\u00efncidences que je veux noter. La premi\u00e8re fut que pendant mon s\u00e9jour \u00e0 Marburg il y eut la venue de\u00a0Rabindranath\u00a0Tagore. Je n\u2019oublierai jamais la beaut\u00e9 diaphane du v\u00e9n\u00e9rable visage des deux Anciens,\u00a0Rabindranath\u00a0Tagore et Rudolf Otto\u00a0si\u00e9gant\u00a0c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur l\u2019estrade de l\u2019<em>Aula Magna<\/em>\u00a0de l\u2019Universit\u00e9 de Marburg. Seconde co\u00efncidence\u00a0: c\u2019est exactement \u00e0 cette \u00e9poque que Olga\u00a0Fr\u00f6be-Kapteyn\u00a0vint \u00e0 Marburg s\u2019entretenir longuement avec Rudolf Otto d\u2019un projet auquel celui-ci donna sa forme et son sens. Ce projet ayant pris forme, ce fut la naissance du cercle\u00a0<em>Eranos<\/em>, \u00e0\u00a0Ascona, dont je rappellerai plus loin quel fut son r\u00f4le dans ma vie de chercheur. Plus d\u2019une fois nous avons \u00e9voqu\u00e9 avec Olga quelle avait \u00e9t\u00e9 notre \u00e9motion respective, en appuyant sur la sonnette de la r\u00e9sidence de Rudolf Otto.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il y avait \u00e0 Marburg, chez les \u00e9tudiants que je connus alors, une vie philosophique et th\u00e9ologique intense. Je n\u2019insisterai pas trop sur certains c\u00f4t\u00e9s\u00a0; il me faudrait \u00e9voquer l\u2019agitation que commen\u00e7ait \u00e0 provoquer la th\u00e9ologie de Rudolf Bultmann. Mais il y avait Friedrich\u00a0Heiler, nomm\u00e9 ci-dessus, professeur \u00e0 la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie. Figure douloureuse, auteur d\u2019un grand livre sur la pri\u00e8re, aspirant \u00e0 la formation d\u2019un christianisme sans attache confessionnelle. Il y avait mon regrett\u00e9 ami Albert-Marie Schmidt, qui \u00e9tait alors lecteur de fran\u00e7ais. Chose \u00e9trange, c\u2019est lui qui me fit cadeau de la traduction fran\u00e7aise du premier livre de Swedenborg (<em>Du ciel et de l\u2019Enfer<\/em>) que je connus. Au fond, Swedenborg faisait un peu peur \u00e0 ce pieux calviniste, et sans doute jugeait-il qu\u2019en me le transmettant ce livre serait dans de meilleures mains que les siennes. Il reste que ce fut \u00e0 Marburg que je me plongeai pour la premi\u00e8re fois, avec \u00e9merveillement, dans la lecture de Swedenborg, dont l\u2019\u0153uvre immense allait ainsi m\u2019accompagner tout au long de ma vie. Mieux encore, elle fut le premier lien de mon amiti\u00e9 avec Ernst Benz, qui devint ensuite professeur \u00e0 la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie de Marburg. Il est lui-m\u00eame un \u00e9minent sp\u00e9cialiste des \u00e9tudes swedenborgiennes, et c\u2019est \u00e0<em>Eranos<\/em>\u00a0que nous f\u00eemes connaissance, il y a maintenant vingt-huit ans, comme si de Marburg \u00e0\u00a0<em>Eranos<\/em>\u00a0il y avait une voie permanente.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Autre paradoxe. C\u2019est par le professeur\u00a0Theodor\u00a0Siegfried, qui avait \u00e9t\u00e9 habilit\u00e9 par Rudolf Otto, que j\u2019entendis parler pour la premi\u00e8re fois de Karl Barth. Il me remit m\u00eame un exemplaire du compact commentaire sur l\u2019Ep\u00eetre aux Romains. Bien que Siegfried m\u2019e\u00fbt mis en garde contre le formalisme pur auquel se condamnait la \u00ab\u00a0th\u00e9ologie dialectique\u00a0\u00bb, je me plongeai avec ardeur dans la lecture de ce livre, o\u00f9 je pressentais un tas de choses \u00e0 formuler pour la premi\u00e8re fois. Les cons\u00e9quences allaient s\u2019en prolonger pendant plusieurs ann\u00e9es. Heidegger avait d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 l\u2019Universit\u00e9 de Marburg pour celle de Freiburg, mais il y avait en philosophie deux \u00e9minents privatdozent\u00a0: Karl\u00a0L\u00f6with, avec qui j\u2019eus de grands entretiens sur Hamann et les courants qui se rattachent \u00e0 son \u0153uvre, - et Gerhard Kr\u00fcger, expert en ph\u00e9nom\u00e9nologie, au s\u00e9minaire duquel je pressentis tous les probl\u00e8mes qui \u00e9taient \u00e0 l\u2019ordre du jour en Allemagne. Quand je quittai Marburg, pour me rendre en p\u00e8lerinage \u00e0 Weimar, puis\u00a0Eisenach et \u00e0 la Wartburg, j\u2019eus l\u2019impression que toute mon \u00e9ducation philosophique \u00e9tait \u00e0 reprendre. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois enthousiasmant et \u00e9crasant.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce premier contact avec la philosophie allemande m\u2019entra\u00eena \u00e0 des s\u00e9jours r\u00e9p\u00e9t\u00e9s en Allemagne, entre les ann\u00e9es 1931 et 1936. J\u2019\u00e9voquerai, non sans \u00e9motion, en songeant \u00e0 tous les disparus (dont\u00a0Landsberg\u00a0et tant d\u2019autres), un s\u00e9jour \u00e0 Bonn au printemps 1932. Il y avait l\u00e0, bien entendu, Karl Barth et la puissante cohorte de ses \u00e9l\u00e8ves et adeptes. Les discussions th\u00e9ologiques allaient bon train, d\u2019autant plus que l\u2019on pressentait la catastrophe prochaine. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que je traduisis un opuscule de Karl Barth\u00a0:\u00a0<em>Die Not der\u00a0evangelischenKirche<\/em>\u00a0(La d\u00e9tresse de l\u2019Eglise protestante, mais on donna finalement comme titre, sur l\u2019avis de Pierre Maury\u00a0:\u00a0<em>Mis\u00e8re et Grandeur de l\u2019Eglise \u00e9vang\u00e9lique<\/em>). Parmi les coll\u00e8gues de Karl Barth, il y avait Fritz\u00a0Lieb, figure touchante dans son amour mystique pour la Russie orthodoxe, amour si illimit\u00e9 qu\u2019il semblait ne s\u2019\u00eatre jamais aper\u00e7u que la Sainte Russie orthodoxe \u00e9tait pour le moment\u2026 remont\u00e9e au ciel. Notre lien fut notre amiti\u00e9 commune avec Nicolas Berdiaev, envers qui j\u2019ai eu occasion de dire ailleurs ma dette spirituelle. Nous\u00a0noustrouv\u00e2mes ensemble, Fritz\u00a0Lieb\u00a0et moi-m\u00eame, chez Nicolas Berdiaev, menant tous trois un entretien eschatologique, certain soir dramatique du printemps 1939. J\u2019ai cit\u00e9 ici Fritz\u00a0Liebcomme un cas repr\u00e9sentatif\u00a0: il \u00e9tait \u00e0 la fois adepte de Karl Barth et amoureux de Weigel, de Paracelse, de la\u00a0sophiologie\u00a0du P. Serge Boulgakov. Plus d\u2019une fois je lui demandai\u00a0: \u00ab\u00a0Comment conciliez-vous ceci et cela\u00a0? mon cher\u00a0Lieb\u00a0\u2013 Oh\u00a0! c\u2019est difficile, c\u2019est difficile\u00a0\u00bb, me r\u00e9pondait-il. Et il avait les larmes aux yeux.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il me faudrait \u00e9voquer deux s\u00e9jours \u00e0 Hambourg o\u00f9 enseignait Ernst Cassirer, le philosophe des formes symboliques, qui \u00e9largit ma voie vers ce que je cherchais et pressentais encore obscur\u00e9ment, et qui devait devenir plus tard toute ma philosophie du\u00a0<em>mundus imaginalis<\/em>, dont je dois le nom \u00e0 nos Platoniciens de Perse. Cassirer connaissait fort bien les Platoniciens de Cambridge et me r\u00e9v\u00e9lait ainsi d\u2019autres membres de ma famille spirituelle. Il y avait aussi l\u2019institut Warburg, avec toutes les ressources de sa biblioth\u00e8que. C\u2019est au printemps 1934 que je fis ma premi\u00e8re visite \u00e0 Heidegger, \u00e0 Freiburg. Nous esquiss\u00e2mes alors le plan du recueil d\u2019opuscules et d\u2019extraits que je traduirais en les r\u00e9unissant sous le titre\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que la m\u00e9taphysique\u00a0?\u00a0\u00bb Il fallait bien commencer par un projet limit\u00e9. Puis la lib\u00e9ralit\u00e9 de Julien\u00a0Cain, administrateur de la Biblioth\u00e8que Nationale, m\u2019accorda un d\u00e9tachement qui me permit de passer l\u2019ann\u00e9e universitaire 1935-1936 \u00e0 Berlin, \u00e0 notre<em>Franz\u00f6siches\u00a0Akademikerhaus<\/em>, dont le directeur \u00e9tait mon ami Henri Jourdan que j\u2019avais connu comme lecteur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Bonn. En juillet 1936 nous f\u00eemes, ma femme et moi-m\u00eame, un s\u00e9jour \u00e0 Freiburg, o\u00f9 je pus soumettre quelques difficult\u00e9s de traduction \u00e0 Heidegger. Mais il me faisait enti\u00e8rement confiance, approuvait tous mes n\u00e9ologismes fran\u00e7ais et me laissait une responsabilit\u00e9 un peu lourde. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 ce s\u00e9jour dans l\u2019entretien ci-dessus.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mes exp\u00e9riences germaniques avaient \u00e9largi le cercle de mes amiti\u00e9s \u00e0 Paris. Je voudrais dire tout ce que fut pour moi l\u2019amiti\u00e9 d\u2019Alexandre Koyr\u00e9, une des plus belles intelligences que j\u2019ai connues. Il fut en premier lieu c\u00e9l\u00e8bre pour son monumental ouvrage sur Jacob\u00a0Boehme, puis par tout un ensemble de publications sur l\u2019histoire des sciences, sur la r\u00e9volution astronomique. A cause de l\u2019ouvrage sur\u00a0Boehme\u00a0et d\u2019autres publications sur les Spirituels que Jean\u00a0Baruzi\u00a0\u00e9tudiait d\u2019autre part, beaucoup s\u2019imaginaient qu\u2019Alexandre Koyr\u00e9 \u00e9tait lui-m\u00eame un grand th\u00e9osophe mystique. Mais ce fut un homme d\u2019une pudeur et d\u2019une discr\u00e9tion totales, concernant ses convictions intimes. Souvent une boutade laissait croire \u00e0 un agnosticisme, voire \u00e0 un nihilisme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. En fait, notre ami Koyr\u00e9 a emport\u00e9 son secret avec lui. Je le dis non sans \u00e9motion, car je fus le dernier de ses coll\u00e8gues des\u00a0Hautes-Etudes\u00a0\u00e0 lui serrer la main, \u00e0 la clinique, la veille de son d\u00e9c\u00e8s.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce que je veux dire en hommage \u00e0 son souvenir, c\u2019est qu\u2019il \u00e9tait d\u2019une mani\u00e8re sans doute diff\u00e9rente de Jean\u00a0Baruzi, l\u2019ami, le compagnon de ses \u00e9l\u00e8ves et de ses auditeurs de l\u2019Ecole des\u00a0Hautes-Etudes. La plupart des cours s\u2019achevait au d\u2019Harcourt, le caf\u00e9 historique et confortable au coin de la place de la Sorbonne et du boulevard Saint Michel. Qui nous rendra le d\u2019Harcourt que je retrouvai, au lendemain de la guerre, transform\u00e9 en une librairie \u00e9difiante et qui est maintenant devenu un magasin de confections et de chaussures\u00a0! C\u2019est au d\u2019Harcourt que s\u2019\u00e9labora une partie de la philosophie fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque. Hegel et le renouveau des \u00e9tudes h\u00e9g\u00e9liennes y occupaient une grande place. Autour de Koyr\u00e9, il y avait AlexandreKoj\u00e8ve\u00a0(Kojevnikov), Raymond Queneau, moi-m\u00eame, des philosophes comme Fritz Heinemann, maints de nos coll\u00e8gues\u00a0isr\u00e9alites\u00a0ayant choisi l\u2019exil et dont les\u00a0\u00a0r\u00e9cits navrants nous informaient du cours des choses en Allemagne. Le ton montait parfois tr\u00e8s haut.\u00a0Koj\u00e8veet Heinemann \u00e9taient en complet et total d\u00e9saccord sur l\u2019interpr\u00e9tation de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019Esprit. Les confrontations entre la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Husserl et celle de Heidegger revenaient fr\u00e9quemment. Puis nous provoquions Queneau\u00a0: comment s\u2019y prenait-il pour \u00e9crire un roman\u00a0? Faisait-il un plan\u00a0? Laissait-il courir les choses\u00a0? Je ne puis ici mentionner chaque nom que j\u2019ai dans la m\u00e9moire, mais je ne puis omettre d\u2019\u00e9voquer tout sp\u00e9cialement la figure du vieil ami Bernard\u00a0Groethuysen, notre incomparable Socrate, figure centrale des inoubliables soir\u00e9es qu\u2019Alexandre Koyr\u00e9 et son \u00e9pouse donnaient dans leur petit appartement de la rue de Navarre. L\u2019humour de\u00a0Groethuysen\u00a0semblait dominer les vicissitudes du temps et nos soucis. C\u2019est lui qui inaugura l\u2019\u00ab\u00a0anthropologie philosophique\u00a0\u00bb (son grand ouvrage qui porte ce titre est rest\u00e9 inachev\u00e9), et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 sa t\u00e9nacit\u00e9 que put para\u00eetre ma traduction de Heidegger, car celui-ci, philosophe \u00ab\u00a0inconnu\u00a0\u00bb, int\u00e9ressait m\u00e9diocrement les \u00e9diteurs.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Au cours des soir\u00e9es de la rue de Navarre, le plan du prochain volume des\u00a0<em>Recherchesphilosophiques<\/em>\u00a0occupait toujours une grande place. Nous n\u2019avons plus rien d\u2019\u00e9quivalent de nos jours. Le courageux \u00e9diteur Boivin porta tout le poids des six gros volumes annuels de quelque cinq cents pages, qui ont \u00e9t\u00e9 pour un grand nombre d\u2019entre nous un pr\u00e9cieux laboratoire. Si le chercheur de nos jours s\u2019y reporte, il constatera que rarement fut r\u00e9unie une telle pl\u00e9iade de philosophes, et abord\u00e9s tant de sujets nouveaux parmi lesquels la ph\u00e9nom\u00e9nologie occupait, bien entendu, une grande place.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La ph\u00e9nom\u00e9nologie \u00e9tait aussi le plus souvent au centre des entretiens qui occupaient de longues soir\u00e9es chez Gabriel Marcel. Il y avait l\u00e0 les philosophes Le Senne, Louis Lavelle, aussi agr\u00e9able \u00e0 entendre que p\u00e9nible \u00e0 lire, et puis, comme autour de Koyr\u00e9, maints coll\u00e8gues isra\u00e9lites ayant fui l\u2019Allemagne. \u00ab\u00a0Jaspers et Heidegger\u00a0\u00bb\u00a0: autre sujet de confrontation dont les impr\u00e9vus amenaient la m\u00eame fr\u00e9quente exclamation. \u00ab\u00a0Cela me semble tr\u00e8s grave\u2026 C\u2019est tr\u00e8s grave\u00a0\u00bb, entendions-nous r\u00e9p\u00e9ter le cher Gabriel Marcel sur les hautes notes pointues de la gamme. Et ces gravit\u00e9s accumul\u00e9es pesaient de plus en plus lourd sur nos cogitations.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il y avait aussi le groupe des nouveaux th\u00e9ologiens protestants, qui avaient \u00e9tabli leur quartier-g\u00e9n\u00e9ral dans les locaux des\u00a0<em>Editions \u00ab\u00a0Je sers\u00a0\u00bb,<\/em>\u00a0sises \u00e0 l\u2019\u00e9poque rue du Four. Bien entendu, dans un pays comme le n\u00f4tre, l\u2019audience \u00e9tait forc\u00e9ment limit\u00e9e, mais enfin nous t\u00e2chions de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de notre conviction intime. Nous menions tout notre espoir en Karl Barth pour un renouveau de la th\u00e9ologie protestante. En 1931-1932, nous avions fond\u00e9 (Denis de Rougemont, Roland de\u00a0Pury, Albert-Marie Schmidt, Roger\u00a0Jezequel\u00a0et moi-m\u00eame) une petite revue intitul\u00e9e\u00a0<em>Hic et\u00a0Nunc<\/em>, et nous y allions avec cette brutalit\u00e9 juv\u00e9nile qui consterne les a\u00een\u00e9s non moins que les jeunes, lorsqu\u2019\u00e0 leur tour ces derniers sont devenus les a\u00een\u00e9s \u00e0 qui la vie a appris un certain nombre de choses. Nous partagions la conviction de Keyserling d\u00e9clarant\u00a0: \u00ab\u00a0Karl Barth et ses amis tiennent dans leurs mains l\u2019avenir du protestantisme.\u00a0\u00bb H\u00e9las\u00a0! nos illusions sont retomb\u00e9es de tr\u00e8s haut, et si le cher Rudolf Otto avait \u00e9t\u00e9 encore l\u00e0, il aurait pu, en me prenant par la main pour me reconduire \u00e0 Schleiermacher, me dire\u00a0: \u00ab\u00a0Ne vous l\u2019avais-je pas pr\u00e9dit\u00a0?\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Rapidement d\u2019ailleurs je ne fus plus \u00e0 l\u2019aise dans le \u00ab\u00a0barthisme\u00a0\u00bb et la th\u00e9ologie dialectique. Nous\u00a0nous\u00a0donnions comme ascendance spirituelle Kierkegaard et\u00a0Dosto\u00efevsky. C\u2019\u00e9tait bien, mais cela ne suffisait pas pour bousculer la philosophie comme y avaient tendance mes amis. D\u00e9j\u00e0\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0m\u2019avait fait signe, m\u2019avertissant que, puisque cette \u00ab\u00a0bousculade\u00a0\u00bb s\u2019op\u00e9rait aux d\u00e9pens d\u2019une philosophie qui ne m\u00e9ritait plus ce nom, il y avait lieu de retrouver l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la\u00a0<em>Sophia<\/em>\u00a0d\u2019une autre philosophie. Il est tr\u00e8s difficile de mesurer la responsabilit\u00e9 d\u2019un homme et d\u2019une \u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce qui lui a succ\u00e9d\u00e9. Mais enfin il est impossible de ne pas constater l\u2019\u00e9cart entre le commentaire du\u00a0<em>R\u00f6merbrief<\/em>, aux \u00e9tincelles proph\u00e9tiques, et la lourde, la colossale\u00a0<em>Dogmatique<\/em>\u00a0que composa le Karl Barth de la maturit\u00e9. Une nouvelle \u00ab\u00a0dogmatique\u00a0\u00bb\u00a0? Non vraiment, ce n\u2019est pas cela que nous avions attendu et esp\u00e9r\u00e9\u00a0; alors nous semblions rester en arri\u00e8re des \u00ab\u00a0barthiens\u00a0\u00bb de la derni\u00e8re heure. J\u2019avais communiqu\u00e9 \u00e0 Karl Barth ma premi\u00e8re publication d\u2019orientaliste\u00a0: l\u2019\u00e9dition et la traduction du\u00a0<em>Bruissement des ailes de Gabriel<\/em>\u00a0de\u00a0Sohravard\u00ee. Il le lut et m\u2019en parla plus tard avec un bon sourire bienveillant, pronon\u00e7ant les mots de \u00ab\u00a0th\u00e9ologie naturelle\u00a0\u00bb. Cela n\u2019allait pas plus loin. J\u2019\u00e9tais constern\u00e9. Je lui \u00e9crivis \u00e0 ce sujet (peut-\u00eatre est-ce ma lettre de 1936 conserv\u00e9e dans le \u00ab\u00a0Barth-Archiv\u00a0\u00bb \u00e0 B\u00e2le). Entre temps il y eut le m\u00e9morable passage de Karl Barth \u00e0 Paris (1934). J\u2019eus l\u2019occasion de lui parler de mon int\u00e9r\u00eat pour les \u00ab\u00a0th\u00e9ologiens sp\u00e9culatifs\u00a0\u00bb du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle , ceux que l\u2019on a appel\u00e9s les h\u00e9g\u00e9liens de droite et qui lisaient Hegel de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019ils lisaient Ma\u00eetre Eckhart. Je nommais entre autres Philipe\u00a0Marheineke, auquel je m\u2019int\u00e9ressais tout particuli\u00e8rement. Je vois encore l\u2019\u00e9tonnement \u00e9merveill\u00e9 de Karl Barth, j\u2019entends encore sa voix\u00a0: \u00ab\u00a0Vous avez lu\u00a0Marheineke, M. Corbin\u00a0?\u00a0\u00bb. Je d\u00e9celai chez lui une discr\u00e8te sympathie, rest\u00e9e pour moi difficilement explicable, pour ce th\u00e9ologien \u00ab\u00a0sp\u00e9culatif\u00a0\u00bb injustement mais compl\u00e8tement oubli\u00e9, bien qu\u2019il pourrait redevenir quelque jour tr\u00e8s actuel. Cette sympathie resta le secret de Karl Barth, nous laissant finalement devant une \u00ab\u00a0hauteur b\u00e9ante\u00a0\u00bb entre sa \u00ab\u00a0th\u00e9ologie dialectique\u00a0\u00bb et cette th\u00e9ologie h\u00e9g\u00e9lienne de droite, si vigoureusement dress\u00e9e contre le rationalisme, tandis que la routine de nos traductions a fait de la raison l\u2019\u00e9quivalent de\u00a0<em>Vernunft<\/em>, bien que le mot nous r\u00e9f\u00e8re au grec\u00a0<em>No\u00fbs<\/em>. Tout le climat h\u00e9g\u00e9lien et post-h\u00e9g\u00e9lien changerait, si nous en tenions compte.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pour le moment, je me trouvais devant une premi\u00e8re constatation ruineuse. La \u00ab\u00a0science des religions\u00a0\u00bb avait \u00e9t\u00e9 en grande partie l\u2019\u0153uvre de th\u00e9ologiens protestants. Or, la th\u00e9ologie de Karl Barth professait le plus profond d\u00e9dain pour toute science et histoire des religions. Elle opposait na\u00efvement les religions comme un effort de l\u2019homme, tandis que le christianisme \u00e9tait la descente et l\u2019initiative de Dieu vers l\u2019homme, si bien que pour cette raison le christianisme ne devait pas m\u00eame \u00eatre compris comme une \u00ab\u00a0religion\u00a0\u00bb. Rien de tr\u00e8s original l\u00e0 m\u00eame, puisque quelque chose comme cela avait \u00e9t\u00e9 dit en Islam, bien avant Karl Barth. A celui-ci comme aux th\u00e9ologiens l\u00e9galitaires de l\u2019Islam, une m\u00eame r\u00e9ponse\u00a0: celle d\u2019Ibn \u2019Arab\u00ee\u00a0et de son \u00e9cole. La th\u00e9ologie dialectique barthienne optant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour une compl\u00e8te ignorance de la\u00a0<em>res\u00a0religiosa<\/em>, s\u2019av\u00e9rait impuissante \u00e0 entrevoir la t\u00e2che de cette \u00ab\u00a0th\u00e9ologie g\u00e9n\u00e9rale des religions\u00a0\u00bb dont l\u2019urgence se fait de plus en plus sentir. Elle restait en arri\u00e8re du vaste horizon du cycle de la religion proph\u00e9tique, telle que se la repr\u00e9sente la gnose\u00a0sh\u00ee\u2019ite, nomm\u00e9ment un\u00a0Haydar\u00a0Amol\u00ee\u00a0(XIVe s.). L\u00e0 o\u00f9 nous avions entrevu avec un Keyserling la promesse d\u2019un nouvel avenir, nous avons vu surgir en fait une \u00ab\u00a0th\u00e9ologie de la mort de Dieu\u00a0\u00bb, puis \u00ab\u00a0une th\u00e9ologie de la r\u00e9volution\u00a0\u00bb, puis une \u00ab\u00a0th\u00e9ologie de la mort de Dieu\u00a0\u00bb, puis une \u00ab\u00a0th\u00e9ologie de la r\u00e9volution\u00a0\u00bb, puis une \u00ab\u00a0th\u00e9ologie de la lutte des classes\u00a0\u00bb identifiant avec celle-ci le message \u00e9vang\u00e9lique. M\u00eame aux heures les plus noires qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent la seconde guerre mondiale, personne n\u2019aurait os\u00e9 imaginer une telle d\u00e9b\u00e2cle.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Peut-\u00eatre aurais-je \u00e9t\u00e9 moi-m\u00eame entra\u00een\u00e9 dans cette d\u00e9b\u00e2cle, si entre temps, par un de ces d\u00e9crets qui sont pris dans l\u2019Invisible par les Invisibles, je n\u2019avais \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 part, dans une compl\u00e8te solitude philosophique et th\u00e9ologique, laquelle permit \u00e0 une philosophie et \u00e0 une th\u00e9ologie tout autre de prendre corps en moi-m\u00eame. Il y a quelque chose qui est rest\u00e9 ignor\u00e9 au cours des si\u00e8cles de toutes nos dogmatiques et confessions de foi. C\u2019est la solidarit\u00e9 intime, secr\u00e8te entre l\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9sot\u00e9rique\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0religions du Livre\u00a0\u00bb telle que, si le christianisme d\u00e9vast\u00e9 a succomb\u00e9 aux p\u00e9rils de l\u2019Histoire, en revanche un long p\u00e8lerinage \u00e0 travers l\u2019une de ces \u00ab\u00a0religions du Livre\u00a0\u00bb, nomm\u00e9ment la gnose\u00a0sh\u00ee\u2019ite\u00a0sous ses deux formes (im\u00e2mite duod\u00e9cimaine et isma\u00e9lienne) vous reconduit \u00e0 red\u00e9couvrir un christianisme dont la place est permanente dans le cycle de la religion proph\u00e9tique, mais qui diff\u00e8re tellement des formes officielles du christianisme de l\u2019Histoire, que l\u2019on a quelque peine \u00e0 se faire comprendre du profane. Alors j\u2019aborde maintenant les longues ann\u00e9es de p\u00e8lerinage qui me tinrent \u00e9loign\u00e9 de l\u2019Europe, tandis que s\u2019accomplissait le cours tragique de son histoire.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Bien entendu, ce n\u2019est pas au d\u00e9veloppement ext\u00e9rieur de cette histoire, telle qu\u2019on pouvait la vivre sur cette plaque tournante que fut Istanbul au cours des ann\u00e9es noires, que j\u2019ai \u00e0 me r\u00e9f\u00e9rer ici. C\u2019est la seule histoire du\u00a0<em>Malak\u00fbt<\/em>\u00a0que j\u2019ai \u00e0 \u00e9voquer. Au printemps 1939, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 d\u2019une mission tendant \u00e0 recueillir en photocopies tous les manuscrits deSohravard\u00ee\u00a0\u00e9pars dans les biblioth\u00e8ques d\u2019Istanbul, en vue d\u2019une \u00e9dition critique de ses \u0153uvres en arabe et en persan. Le d\u00e9lai fix\u00e9 pour l\u2019accomplissement de cette mission commen\u00e7ait au 1<sup>er<\/sup>\u00a0septembre 1939. A cette date, l\u2019objectif en apparaissait bien fragile parmi les \u00e9v\u00e9nements d\u00e9cha\u00een\u00e9s. Pourtant, apr\u00e8s bien des pourparlers, nous part\u00eemes pour Istanbul, le 30\u00a0octobre 1939, ma femme et moi-m\u00eame, accompagn\u00e9s des paternelles inqui\u00e9tudes de Julien\u00a0Cain. La mission \u00e9tait en principe de trois mois. Elle dura six ans, jusqu\u2019en septembre 1945. Au cours de ces ann\u00e9es, pendant lesquelles je fus le veilleur du petit Institut fran\u00e7ais d\u2019arch\u00e9ologie mis en veilleuse, j\u2019appris les vertus inestimables du Silence, de ce que les initi\u00e9s appellent la \u00ab\u00a0discipline de l\u2019arcane\u00a0\u00bb (en persan\u00a0<em>ketm\u00e2n<\/em>). L\u2019une des vertus de ce Silence fut de me mettre seul \u00e0 seul en compagnie de mon shaykh invisible, Shih\u00e2bodd\u00een Yahy\u00e2 Sohravard\u00ee, mort en martyr en 1191, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente-six ans, l\u2019\u00e2ge que j\u2019avais moi-m\u00eame alors. A longueur de jour et de nuit, je traduisis de l\u2019arabe, en ne prenant pour guides que les commentateurs et les continuateurs de\u00a0Sohravard\u00ee, et \u00e9chappant par cons\u00e9quent \u00e0 l\u2019influence ext\u00e9rieure de tout courant ou Ecole philosophique ou th\u00e9ologique de nos jours. Au bout de ces ann\u00e9es de retraite, j\u2019\u00e9tais devenu un\u00a0<em>Ishr\u00e2q\u00ee<\/em>, et l\u2019impression du premier tome des \u0153uvres de\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0\u00e9tait presque achev\u00e9e. Certes, je n\u2019avais gu\u00e8re l\u2019occasion d\u2019en parler autour de moi, sinon avec des amis turcs d\u2019origine\u00a0bektashi, par exemple. Le personnage de\u00a0Yahya\u00a0Kemal reste inoubliable.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais Istanbul, c\u2019\u00e9tait Byzance, Constantinople. De m\u00eame que le Temple de Salomon \u00e9tait le centre de J\u00e9rusalem, le temple de Sainte-Sophie \u00e9tait le centre de la seconde Rome. Au cours des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes le savant am\u00e9ricain\u00a0Whitemore\u00a0avait consacr\u00e9 tous ses efforts \u00e0 la restauration des mosa\u00efques. Visiter Sainte-Sophie en compagnie de\u00a0Whitemore\u00a0\u00e9tait \u00e0 la fois un privil\u00e8ge, une aventure et un p\u00e8lerinage. Il \u00e9tait chez lui, le gardien du Temple, et il vous faisait les honneurs de la maison, stationnant longuement avec vous devant l\u2019\u00e9clat de la lumi\u00e8re int\u00e9rieure des mosa\u00efques, merveilleusement lib\u00e9r\u00e9e. Il fallait \u00eatre en sa compagnie pour qu\u2019il vous rend\u00eet attentif \u00e0 un dessin tardif, port\u00e9 en haut de la paroi ouest int\u00e9rieure et qui \u00ab\u00a0chiffre\u00a0\u00bb le secret du Temple de la\u00a0Sophia. Le dessin pr\u00e9sente une petite coupole \u00e0 laquelle on acc\u00e8de par sept degr\u00e9s. Evocation du Temple de la Sagesse aux sept piliers (<em>Prov<\/em>. 9\/1). \u00ab\u00a0Dis \u00e0\u00a0Sophia\u00a0: tu est ma s\u0153ur\u00a0! Et appelle l\u2019Intelligence ton amie\u00a0\u00bb (<em>Prov<\/em>. 7\/4). Un<em>ishr\u00e2q\u00ee<\/em>\u00a0est spontan\u00e9ment un\u00a0sophiologue. Le Temple de Sainte-Sophie fut pour moi le temple du Graal, du moins une exemplification de son arch\u00e9type pressenti par maints chercheurs en gnose. Il y avait dans une vaste pi\u00e8ce qui aurait pu \u00eatre jadis la sacristie, un pr\u00e9cieux fonds de manuscrits arabes et persans. J\u2019y allais souvent travailler, et en traversant le Temple je fredonnais tout doucement les th\u00e8mes du Graal et de la C\u00e8ne mystique du\u00a0<em>Parsifal<\/em>\u00a0de Wagner. Cette pr\u00e9sence d\u2019une chevalerie\u00a0sophianique\u00a0invisible, connue \u00e9galement des Platoniciens de Perse, ne m\u2019a plus quitt\u00e9. On trouvera l\u2019indice de ce qu\u2019elle m\u2019inspira, dans mes recherches et projets les plus r\u00e9cents.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cependant je ne pouvais revenir en France sans m\u2019\u00eatre rendu dans mon pays d\u2019\u00e9lection, mon foyer d\u2019\u00e9lection, puisqu\u2019il \u00e9tait la patrie de\u00a0Sohravard\u00ee, mon shaykh invisible. D\u00e8s le mois d\u2019ao\u00fbt 1944, j\u2019avais re\u00e7u un ordre de mission pour la Perse de ce qui \u00e9tait encore le \u00ab\u00a0gouvernement d\u2019Alger\u00a0\u00bb. Comme il me fallait attendre que quelqu\u2019un me relay\u00e2t \u00e0 notre Institut d\u2019arch\u00e9ologie d\u2019Istanbul, je dus attendre jusqu\u2019en 1945 pour remplir cette mission. Dans ce cas encore, elle \u00e9tait pour trois mois, mais voici plus de trente ans qu\u2019elle se prolonge. A l\u2019\u00e9poque le voyage d\u2019Istanbul \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran \u00e9tait aussi une aventure. Il y avait le chemin de fer \u00ab\u00a0strat\u00e9gique\u00a0\u00bb jusqu\u2019\u00e0 Bagdad, o\u00f9 l\u2019on descendait sur le ballast. Puis la voiture de Bagdad \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, \u00e0 travers la cha\u00eene de montagnes du\u00a0Zagreus. Voyage \u00e9puisant mais exaltant. Le T\u00e9h\u00e9ran qui nous accueillit, le 14 septembre 1945, n\u2019avait que peu de choses en commun, avec le T\u00e9h\u00e9ran d\u2019aujourd\u2019hui. Les dimensions de la ville \u00e9taient celles d\u2019une de nos pr\u00e9fectures, et il y avait quelque huit cent mille habitants. Aujourd\u2019hui la surface de la ville a plus que d\u00e9cupl\u00e9. Ce qui \u00e9tait au nord est pass\u00e9 au sud. Ce qui \u00e9tait encore le d\u00e9sert est maintenant une ville immense quadrill\u00e9e de magnifiques boulevards plant\u00e9s d\u2019arbres, et il y a plus de trois millions d\u2019habitants. Les petites\u00a0<em>doroshki<\/em>\u00a0(fiacres \u00e0 un cheval) suffisaient au trafic. Aujourd\u2019hui le trafic, avec plus d\u2019un million de voitures, est devenu infernal et d\u00e9fie toutes pr\u00e9visions chronologiques. Tout cela, avec la formation d\u2019une classe moyenne encore inexistante alors, n\u2019est que le sympt\u00f4me de la prodigieuse mutation v\u00e9cue par l\u2019Iran au cours d\u2019une seule g\u00e9n\u00e9ration. Ce fut passionnant d\u2019en \u00eatre le t\u00e9moin, mais ici encore ce ne sont pas les faits ext\u00e9rieurs que j\u2019ai \u00e0 \u00e9voquer.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce qui \u00e9tait le but de ma mission, comment je m\u2019appliquai \u00e0 mettre en \u0153uvre \u00ab\u00a0les longs projets et les vastes\u00a0pensers\u00a0\u00bb, j\u2019ai eu occasion de le dire dans un petit texte intitul\u00e9\u00a0<em>De la Biblioth\u00e8que Nationale \u00e0 la Biblioth\u00e8que Iranienne<a name=\"_ednref1\"><\/a><a title=\"\" href=\"textes\/francais\/Post-scriptum.htm#_edn1\"><sup><span style=\"color: blue;\">1<\/span><\/sup><\/a><\/em>, qui est reproduit dans ce cahier m\u00eame. Je n\u2019ai donc pas \u00e0 me r\u00e9p\u00e9ter ici. Je n\u2019aurai qu\u2019\u00e0 \u00e9voquer le chaleureux accueil fait \u00e0 mes projets par mes amis iraniens, accueil qui fut d\u2019un grand poids aupr\u00e8s des autorit\u00e9s fran\u00e7aises en faveur de la cr\u00e9ation d\u2019un \u00ab\u00a0D\u00e9partement d\u2019Iranologie\u00a0\u00bb, annex\u00e9 au nouvel Institut fran\u00e7ais, cr\u00e9\u00e9 par la direction fran\u00e7aise des Relations culturelles, et qui fut inaugur\u00e9e \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran lors de la rentr\u00e9e 1947.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le moment \u00e9tait venu de mettre en \u0153uvre le projet qui avait germ\u00e9 dans mon esprit \u00e0 la suite des cours d\u2019Etienne Gilson. La t\u00e2che imm\u00e9diate\u00a0: recueillir le mat\u00e9riel, cr\u00e9er un cabinet de travail, commencer \u00e0 publier. Les conditions de travail \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran n\u2019\u00e9taient pas celles de nos jours, o\u00f9 l\u2019on trouve de grandes collections de manuscrits pourvues de catalogues. Il y avait bien alors des biblioth\u00e8ques, mais peu ou pas du tout de catalogues. C\u2019\u00e9tait au petit bonheur la chance\u00a0; il est vrai que la chance favorise habituellement le chercheur obstin\u00e9. Je commen\u00e7ai la publication de la\u00a0<em>Biblioth\u00e8que Iranienne<\/em>, et pus la mener, en vingt-cinq ans, avec l\u2019aide de quelques collaborateurs jusqu\u2019au vingt-deuxi\u00e8me volume. Chaque volume, enti\u00e8rement fabriqu\u00e9 sur place, demandait un petit tour de force. La collection \u00e9tait essentiellement une collection de textes rest\u00e9s in\u00e9dits, en persan ou en arabe, chaque volume \u00e9tant accompagn\u00e9 d\u2019une traduction int\u00e9grale ou tout au moins d\u2019une ample introduction, permettant au philosophe non orientaliste de tirer le meilleur parti possible du volume. Je crois que cette collection dont les volumes sont aujourd\u2019hui presque tous \u00e9puis\u00e9s, a r\u00e9ussi \u00e0 creuser un sillage. A l\u2019\u00e9poque je ne pouvais gu\u00e8re m\u2019entretenir de\u00a0Sohravard\u00ee, de Moll\u00e2\u00a0Sadr\u00e2\u00a0et de tant d\u2019autres, qu\u2019avec de v\u00e9n\u00e9rables shaykhs. Aujourd\u2019hui, c\u2019est toute une pl\u00e9iade de jeunes chercheurs qui a pris \u00e0 c\u0153ur la cause de la philosophie traditionnelle. Ne nous dissimulons pas les difficult\u00e9s. Pour cr\u00e9er ou recr\u00e9er une tradition philosophique, pour la pourvoir de tout l\u2019armement conceptuel et lexicographique n\u00e9cessaire, il faut plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Autre sympt\u00f4me, d\u2019un tout autre ordre, il est vrai\u00a0: de grandes avenues du T\u00e9h\u00e9ran moderne portent maintenant les noms de nos philosophes. L\u2019une des plus belles est l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0avenue\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0\u00bb. On n\u2019aurait pas os\u00e9 imaginer cela, il y a trente ans. Et du c\u00f4t\u00e9 occidental il a bien fallu se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que la philosophie islamique ne s\u2019arr\u00eatait pas au XIIe si\u00e8cle avec\u00a0Averro\u00ebs, et que la philosophie iranienne islamique formait un v\u00e9ritable continent dont l\u2019exploration avait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement n\u00e9glig\u00e9e. Aujourd\u2019hui je connais de jeunes philosophes qui commencent \u00e0 se l\u2019assimiler, \u00e0 tel point que les noms de\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0et autres figurent dans les dissertations de leurs \u00e9l\u00e8ves. Voil\u00e0 vraiment du nouveau.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, au printemps 1954, que je re\u00e7us la nouvelle que la Section des Sciences Religieuses m\u2019appelait \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 Louis Massignon, \u00e0 la direction d\u2019\u00e9tudes islamiques. Le cher Massignon n\u2019\u00e9tait pas \u00e9tranger \u00e0 cette \u00e9lection. Je connaissais son souci, et quelles que fussent nos diff\u00e9rences de pens\u00e9e, il me consid\u00e9rait comme le plus proche de lui pour prolonger la direction qu\u2019il avait donn\u00e9e aux recherches, sinon quant \u00e0 leur contenu, du moins quant \u00e0 leur sens et leur esprit. Mais dans l\u2019intervalle, exactement au printemps 1949, j\u2019avais re\u00e7u un autre appel dont les cons\u00e9quences se firent sentir depuis lors dans le programme et le rythme de mes recherches.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je fais ainsi allusion \u00e0 l\u2019invitation que m\u2019envoya Olga\u00a0Fr\u00f6be-Kapteyn\u00a0\u00e0 participer au cercle\u00a0<em>Eranos<\/em>\u00a0qu\u2019elle avait fond\u00e9 en 1932, \u00e0\u00a0Ascona\u00a0(au Tessin, au bord du Lac Majeur), et dont j\u2019ai rappel\u00e9 plus haut la part qu\u2019y avait prise l\u2019inspiration de Rudolf Otto. Cette participation devait se traduire par deux conf\u00e9rences d\u2019une heure chacune, au mois d\u2019ao\u00fbt 1949. Je ne me doutais pas que cette participation allait se r\u00e9p\u00e9ter pendant plus d\u2019un quart de si\u00e8cle. Ce qu\u2019est le concept d\u2019<em>Eranos<\/em>, ce qui en fait l\u2019esprit et la finalit\u00e9 unique, j\u2019en ai port\u00e9 t\u00e9moignage dans un petit texte qui est reproduit dans le pr\u00e9sent. Cahier de l\u2019Herne. Certes, ce que le cercle\u00a0<em>Eranos<\/em>\u00a0a pu apporter \u00e0 chacun des quelques 150\u00a0conf\u00e9renciers qui s\u2019y sont succ\u00e9d\u00e9s depuis bient\u00f4t un demi-si\u00e8cle, varie n\u00e9cessairement beaucoup en degr\u00e9. Il y a ceux qui n\u2019ont fait qu\u2019y passer, un an, deux ans, sans plus, parce qu\u2019un indice ind\u00e9finissable, myst\u00e9rieux, avertissait que ni leur nature ni leur comportement ne r\u00e9ussissaient \u00e0 s\u2019harmoniser avec une finalit\u00e9 elle-m\u00eame difficilement d\u00e9finissable. En revanche, il y eut le petit groupe de ceux qui d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e devinrent, sans l\u2019avoir en rien pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, le support du concept d\u2019<em>Eranos<\/em>. Quant au r\u00f4le d\u00e9cisif qu\u2019<em>Eranos<\/em>\u00a0aura eu pour ces derniers, c\u2019est d\u2019abord, en les exer\u00e7ant \u00e0 dominer le champ de leur sp\u00e9cialit\u00e9, de les avoir entra\u00een\u00e9s \u00e0 une libert\u00e9 spirituelle int\u00e9grale. Chacun d\u00e9couvrait peu \u00e0 peu et laissait parler le tr\u00e9fonds de lui-m\u00eame. Toute orthodoxie eccl\u00e9siastique, acad\u00e9mique ou universitaire, d\u2019un groupement quelconque, est compl\u00e8tement \u00e9trang\u00e8re au cercle\u00a0<em>Eranos<\/em>. Cet entra\u00eenement \u00e0 \u00eatre franchement et int\u00e9gralement soi-m\u00eame devient une habitude que l\u2019on ne perd plus, d\u00fbt-elle parfois \u00eatre p\u00e9rilleuse en sa raret\u00e9. Les conf\u00e9rences de chaque cession sont publi\u00e9es dans un compact volume en trois langues. La collection atteindra en 1978 son 45<sup>e<\/sup>\u00a0volume, et constitue une v\u00e9ritable encyclop\u00e9die \u00e0 l\u2019usage des chercheurs en sciences des symboles. Chacun de ces volumes a repr\u00e9sent\u00e9 pour les participants quelque chose comme un laboratoire, o\u00f9 il tentait le premier essai d\u2019une recherche nouvelle. Pour presque tous, ces essais se sont transform\u00e9s en livres.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cet esprit d\u2019<em>Eranos<\/em>\u00a0\u00e9tait nourri et confort\u00e9 par les \u00e9changes de vues entre ceux qui en composaient le cercle, symbolis\u00e9 par notre Table Ronde sous le c\u00e8dre, et par les amiti\u00e9s qui s\u2019y sont nou\u00e9es au cours des ann\u00e9es. Rudolf Otto qui avait aid\u00e9 Olga\u00a0Fr\u00f6be-Kapteyn\u00a0\u00e0 en d\u00e9finir le concept, n\u2019y vint jamais. En revanche, Carl-Gustav Jung en fut pendant des ann\u00e9es quelque chose comme le g\u00e9nie tut\u00e9laire, \u00e9bauchant ses livres dans des conf\u00e9rences qui attiraient un nombreux auditoire de Z\u00fcrich. Les rencontres avec C.-G. Jung \u00e9taient quelque chose d\u2019inoubliable. Nous e\u00fbmes de longs entretiens \u00e0\u00a0Ascona, \u00e0\u00a0K\u00fcssnacht, \u00e0\u00a0Bollingen, dans son ch\u00e2teau-fort, o\u00f9 me conduisait mon ami Carl-Alfred Meier. Que dire de ces entretiens sur lesquels je ne voudrais laisser planer aucune ambigu\u00eft\u00e9\u00a0? J\u2019\u00e9tais un m\u00e9taphysicien, non pas un psychologue, Jung \u00e9tait un psychologue non pas un m\u00e9taphysicien, quoiqu\u2019il ait souvent c\u00f4toy\u00e9 la m\u00e9taphysique. Nos formations et nos vis\u00e9es respectives \u00e9taient toutes diff\u00e9rentes, et pourtant nous nous comprenions \u00e0 longueur de dialogues, \u00e0 tel point que lorsque parut sa<em>R\u00e9ponse \u00e0 Job<\/em>, qui fut d\u00e9chir\u00e9e f\u00e9rocement de tous les c\u00f4t\u00e9s confessionnels, je voulus en donner une interpr\u00e9tation loyale dans un long article qui me valut son amiti\u00e9. Cet article faisait de lui, en quelque sorte, un interpr\u00e8te de la\u00a0<em>Sophia<\/em>\u00a0et de la\u00a0sophiologie. Oserai-je dire que l\u2019enseignement et la conversation de Jung pouvaient apporter \u00e0 tout m\u00e9taphysicien, \u00e0 tout th\u00e9ologien, un don inappr\u00e9ciable, \u00e0 condition de s\u2019en s\u00e9parer au moment o\u00f9 il le fallait\u00a0? Je pense au pr\u00e9cepte d\u2019Andr\u00e9 Gide\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant,\u00a0Nathana\u00ebl, jette mon livre\u2026\u00a0\u00bb. Jung se d\u00e9fendait avec force et humour d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0jungien\u00a0\u00bb. Moi-m\u00eame je fus ami avec Jung, je ne fus jamais un \u00ab\u00a0jungien\u00a0\u00bb. Je le pr\u00e9cise, car pour maints lecteurs superficiels ou na\u00effs, il suffit que vous vous r\u00e9f\u00e9riez plusieurs fois \u00e0 un auteur, pour qu\u2019ils fassent de vous un de ses adeptes.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce qui frappait de prime abord un philosophe chez le psychologue Jung, c\u2019\u00e9tait la rigueur avec laquelle il parlait de l\u2019\u00e2me et de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00e2me, son insurrection contre la dissolution de l\u2019\u00e2me \u00e0 laquelle conduisaient joyeusement la psychanalyse de Freud, les laboratoires de psychologie et tant d\u2019autres inventions en lesquelles notre monde agnostique est si fertile. N\u2019est-il pas symptomatique que des termes techniques de Jung tels que \u00ab\u00a0inconscient collectif\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0processus d\u2019individuation\u00a0\u00bb, on semble souvent en France ne retenir que le premier, et cela pour mettre l\u2019accent sur le mot \u00ab\u00a0collectif\u00a0\u00bb\u00a0? Il est \u00e0 craindre que le malentendu, complet ou incomplet, ne se prolonge. Cette r\u00e9serve expresse nous met \u00e0 l\u2019aise pour valoriser ce que Jung fut le premier \u00e0 discerner et \u00e0 exprimer par les concepts d\u2019<em>Animus<\/em>\u00a0et\u00a0<em>Anima<\/em>, bien que malheureusement l\u2019usage que l\u2019on en fit ensuite ressembl\u00e2t un peu trop \u00e0 celui d\u2019un petit appareil automatique que l\u2019on applique, vaille que vaille, \u00e0 n\u2019importe quel cas. Mais la voie sur laquelle nous mettait Jung \u00e9tait celle de la d\u00e9couverte de l\u2019<em>Imago<\/em>int\u00e9rieure. Reconna\u00eetre sur un visage les traits et l\u2019\u00e9clat de cette\u00a0<em>Imago<\/em>, c\u2019est alors non plus s\u2019agiter en une vaine qu\u00eate ext\u00e9rieure de l\u2019inaccessible, mais comprendre que cette\u00a0<em>Imago<\/em>\u00a0est d\u2019abord pr\u00e9sente en moi-m\u00eame, et que c\u2019est cette pr\u00e9sence int\u00e9rieure qui me la fait reconna\u00eetre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Plus tard je devais \u00eatre absorb\u00e9, et je le suis encore, par la m\u00e9taphysique de l\u2019Imagination active (l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Imagination agente\u00a0\u00bb) et de ce que mes philosophes iraniens m\u2019ont conduit \u00e0 d\u00e9nommer, pour bien le diff\u00e9rencier du pur imaginaire, monde\u00a0<em>imaginal<\/em>, monde des Formes imaginales (<em>mundus\u00a0imaginalis<\/em>, \u00e9quivalent litt\u00e9ral de l\u2019arabe\u00a0<em>\u2019\u00e2lam\u00a0al-mith\u00e2l<\/em>). Mais il me fallait bien constater ceci. Tout ce que le psychologue \u00e9nonce sur l\u2019<em>Imago<\/em>\u00a0prend, pour le m\u00e9taphysicien, un sens m\u00e9taphysique. Tout ce que celui-ci \u00e9nonce, est interpr\u00e9t\u00e9 par le psychologue en termes de psychologie. D\u2019o\u00f9 les malentendus possibles. C\u2019est pourquoi je disais ci-dessus qu\u2019apr\u00e8s s\u2019\u00eatre inform\u00e9s l\u2019un l\u2019autre, il faut accepter la s\u00e9paration in\u00e9vitable au moment o\u00f9 il le faut.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et cela vaut pour toutes les admirables recherches auxquelles a proc\u00e9d\u00e9 C.-G. Jung. Ses travaux sur l\u2019alchimie sont fond\u00e9s sur une documentation immense, et tout chercheur en alchimie doit les lire et y puiser. De ces recherches, Jung d\u00e9gageait l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab\u00a0monde de corps subtils\u00a0\u00bb. L\u2019intuition \u00e9tait profond\u00e9ment juste. Ce monde des corps subtils a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini et situ\u00e9 avec rigueur par les th\u00e9osophes traditionnels de l\u2019Islam\u00a0: le monde m\u00e9dian o\u00f9 les esprits se corporalisent et o\u00f9 les corps se spiritualisent. Pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est le\u00a0<em>mundus\u00a0imaginalis<\/em>, le monde de l\u2019Ame, le\u00a0<em>Malak\u00fbt<\/em>, premier monde de l\u2019Ange. Malheureusement, quelle que soit sa volont\u00e9 restauratrice de l\u2019Ame et du monde de l\u2019Ame, il manque encore au psychologue occidental de disposer de cette assise ou de cet encadrement m\u00e9taphysique qui assure ontologiquement la fonction de ce monde m\u00e9diateur, et qui pr\u00e9serve\u00a0<em>l\u2019imaginal<\/em>\u00a0des d\u00e9r\u00e8glements et des divagations de l\u2019<em>imaginaire<\/em>, de l\u2019hallucination et de la folie. C\u2019est en raison de cela que j\u2019ai d\u00fb diff\u00e9rencier radicalement l\u2019<em>imaginal<\/em>\u00a0et l\u2019<em>imaginaire<\/em>. Mais parce que cette diff\u00e9renciation radicale et d\u00e9cisive n\u2019est encore gu\u00e8re couramment admise, j\u2019\u00e9vite de parler, devant un psychologue, de l\u2019Ange et de l\u2019ang\u00e9lologie qui ont occup\u00e9 une si grande place dans mes recherches. Comparez l\u2019interpr\u00e9tation des visions des proph\u00e8tes par un kabbaliste ou par le\u00a0<em>ta\u2019w\u00eel<\/em>\u00a0de la gnose\u00a0sh\u00ee\u2019ite, avec l\u2019analyse qu\u2019en donne un psychologue. Ce sont encore des \u00ab\u00a0hauteurs b\u00e9antes\u00a0\u00bb qu\u2019il y a entre les deux. La perte de l\u2019<em>imaginal<\/em>\u00a0en Occident\u00a0: c\u2019est tout le courant issu de Descartes et du P. Mersenne s\u2019opposant aux Platoniciens de Cambridge, \u00e0 tout ce que repr\u00e9sentent J.\u00a0Boehme, Swedenborg,\u00a0Oetinger. C\u2019est tout un \u00ab\u00a0combat pour l\u2019Ame du monde\u00a0\u00bb qu\u2019il nous faut livrer. La psychologie jungienne peut fort opportun\u00e9ment pr\u00e9parer le terrain du combat, mais l\u2019issue victorieuse d\u00e9pend d\u2019autres armes que celles de la psychologie.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je viens d\u2019insister sur le cas et l\u2019\u0153uvre consid\u00e9rable de C.-G. Jung, parce que la sympathie qu\u2019il y eut entre nous n\u2019est pas un myst\u00e8re, mais aussi parce que je tiens \u00e0 \u00e9carter toute ambigu\u00eft\u00e9 qui ferait de moi le psychologue que je ne suis pas, ou me ferait soup\u00e7onner d\u2019un \u00ab\u00a0psychologisme\u00a0\u00bb que j\u2019ai toujours combattu.\u00a0\u00a0Cela dit, les sessions d\u2019<em>Eranos<\/em>\u00a0furent l\u2019occasion de maintes rencontres m\u00e9morables et durables\u00a0: Adolf\u00a0Portmann, le ma\u00eetre en sciences de la Nature selon l\u2019esprit de Goethe\u00a0; Gerhard van der\u00a0Leeuw, le grand ph\u00e9nom\u00e9nologue n\u00e9erlandais de la\u00a0<em>res\u00a0religiosa<\/em>\u00a0; D.T. Suzuki, le ma\u00eetre en bouddhisme zen\u00a0;\u00a0Victor\u00a0Zuckerkandl, incomparable ph\u00e9nom\u00e9nologue du discours musical\u00a0;\u00a0\u00a0Ernst Benz, \u00e0 qui n\u2019est \u00e9tranger aucun mouvement religieux de jadis ou de nos jours\u00a0; les amis Mircea Eliade, Gilbert Durand, James\u00a0Hillman, comment les nommer tous\u00a0? Que le soit en tout cas \u00e0 un rang privil\u00e9gi\u00e9 mon ami\u00a0Gerschom\u00a0Scholem, \u00e0 qui les \u00e9tudes de la Kabbale sont redevables d\u2019un total renouveau. Son \u0153uvre monumentale est pour nous une mine in\u00e9puisable. Mieux dit encore, elle nous fait entendre un imp\u00e9ratif auquel nous ne pouvons plus nous soustraire, \u00e0 savoir que d\u00e9sormais nous ne pouvons plus disjoindre l\u2019une de l\u2019autre les formes de l\u2019\u00e9sot\u00e9risme dans les trois grands \u00ab\u00a0religions du Livre\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ayant donc re\u00e7u \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, au printemps 1954, la nouvelle qu\u2019un vote du Conseil de la Section des Sciences Religieuses de l\u2019Ecole des\u00a0Hautes-Etudes\u00a0m\u2019appelait \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 Louis Massignon, je fus partag\u00e9 sur le moment entre une joie immense, cela va sans dire, et une p\u00e9nible inqui\u00e9tude. Mes recherches et publications \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran prenaient leur essor. Notre petit D\u00e9partement d\u2019Iranologie commen\u00e7ait \u00e0 affirmer sa vitalit\u00e9. La rel\u00e8ve n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eate. Qu\u2019allait devenir tout cela, si mon retour \u00e0 Paris en n\u00e9cessitait l\u2019abandon\u00a0? C\u2019est alors qu\u2019une heureuse solution administrative fut trouv\u00e9e. En combinant le temps des vacances avec une autorisation r\u00e9guli\u00e8re d\u2019absence, il m\u2019\u00e9tait possible de disposer pratiquement de tout le trimestre d\u2019automne pour continuer mes travaux \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. C\u2019est ainsi que d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e je repris au mois de septembre l\u2019avion pour T\u00e9h\u00e9ran o\u00f9 je demeurais jusqu\u2019en d\u00e9cembre. La perp\u00e9tuation de ma vie iranienne fut d\u00e9cisive pour l\u2019orientation et le contenu de mon enseignement aux\u00a0Hautes-Etudes, lequel n\u2019aurais pas \u00e9t\u00e9 ce qu\u2019il fut si je n\u2019avais pu ainsi garder le contact avec mes coll\u00e8gues et amis iraniens, me tenir au courant de leurs publications, poursuivre celle de la\u00a0<em>Biblioth\u00e8que Iranienne<\/em>, et continuer d\u2019enrichir mon mat\u00e9riel de manuscrits en photocopies. La majorit\u00e9 des mes cours aux\u00a0Hautes-Etudes\u00a0ont \u00e9t\u00e9 faits d\u2019apr\u00e8s des manuscrits encore in\u00e9dits. Chaque ann\u00e9e j\u2019en ai donn\u00e9 un long r\u00e9sum\u00e9 dans l\u2019<em>Annuaire<\/em>\u00a0de notre Section. La progression de mes recherches reste ainsi facile \u00e0 suivre.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il m\u2019est revenu, certes, de temps \u00e0 autre, de sourdes rumeurs d\u00e9plorant que j\u2019aie transform\u00e9 cette direction d\u2019\u00e9tudes en une chaire de\u00a0sh\u00ee\u2019isme. Si cette critique a jamais \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e, elle partait d\u2019un point de vue enti\u00e8rement faux. Notre Section des Sciences Religieuses n\u2019est pas une Facult\u00e9 de th\u00e9ologie, avec un programme r\u00e9partissant l\u2019enseignement de dogmes. Elle est un foyer de recherche unique au monde, je crois bien, pour ce qui concerne les \u00ab\u00a0sciences religieuses\u00a0\u00bb. Chacun de nous oriente librement ses recherches et son enseignement dans la direction qui lui appara\u00eet la plus urgente, soit que cette direction ait \u00e9t\u00e9 jusque-l\u00e0 particuli\u00e8rement d\u00e9laiss\u00e9e, soit qu\u2019un nouvel apport de documents modifie du tout au tout les points de vue acquis. Je crois que les \u00e9tudes du\u00a0sh\u00ee\u2019isme\u00a0duod\u00e9cimain et isma\u00e9lien, aussi bien que de la m\u00e9taphysique du soufisme, pr\u00e9sentaient une pareille urgence de ce double point de vue.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Aussi bien n\u2019ai-je pas \u00e9t\u00e9 surpris si mes publications provoquaient quelque \u00e9tonnement, quand ce n\u2019\u00e9tait pas quelque r\u00e9sistance sceptique. On n\u2019avait jamais entendu dire qu\u2019il y e\u00fbt une philosophie proprement et originairement\u00a0sh\u00ee\u2019ite. On ignorait les nouveaux trait\u00e9s isma\u00e9liens publi\u00e9s, ou les quelques manuscrits devenus providentiellement accessibles. On n\u2019avait jamais pris au s\u00e9rieux, parce que l\u2019on en ignorait la mise en \u0153uvre, le projetsohravardien\u00a0de \u00ab\u00a0ressusciter la th\u00e9osophie des Sages de l\u2019ancienne Perse\u00a0\u00bb, alors que ce projet a marqu\u00e9 de son empreinte une notable partie de la pens\u00e9e iranienne post\u00e9rieure, mais c\u2019est toute cette derni\u00e8re que l\u2019on ignorait syst\u00e9matiquement. On connaissait les pieux asc\u00e8tes de M\u00e9sopotamie des premiers si\u00e8cles de l\u2019H\u00e9gire, mais on avait \u00e0 peine pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 la diversit\u00e9 de ce qu\u2019il faut appeler la\u00a0\u00ab\u00a0m\u00e9taphysique du soufisme\u00a0\u00bb\u00a0; celle d\u2019un Ibn \u2019Arab\u00ee, d\u2019unNajmodd\u00een\u00a0Kobr\u00e2, d\u2019un\u00a0Semn\u00e2n\u00ee, d\u2019un\u00a0Haydar\u00a0Amol\u00ee, etc. On identifiait mystique islamique et soufisme, et l\u2019on faisait du\u00a0sh\u00ee\u2019isme\u00a0un adversaire de la mystique, parce que parfois s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un certain soufisme. Mais on ignorait que mystique islamique et\u00a0<em>tasawwof<\/em>\u00a0ne se recouvrent pas exactement, qu\u2019il y a toute une mystique et une th\u00e9osophie\u00a0sh\u00ee\u2019ite\u00a0(<em>\u2019erf\u00e2n-e\u00a0sh\u00ee\u2019i<\/em>) en dehors du soufisme,\u00a0en dehors m\u00eame des\u00a0<em>tar\u00e2\u2019iq<\/em>\u00a0(congr\u00e9gations) soufis express\u00e9mentsh\u00ee\u2019ites\u2026 et cela, parce que la situation du croyant\u00a0sh\u00ee\u2019ite\u00a0le met d\u2019embl\u00e9e, \u00e0 la diff\u00e9rence du croyant sunnite, sur la voie mystique (<em>tar\u00eeqa<\/em>). Bien entendu, faisons la part des choses\u00a0: les grands\u00a0\u00a0<em>\u2019oraf\u00e2<\/em>\u00a0(th\u00e9osophes mystiques)\u00a0sh\u00ee\u2019ites, voire un moll\u00e2 comme Moll\u00e2\u00a0Sadr\u00e2\u00a0Sh\u00eer\u00e2z\u00ee\u00a0et maint autre, ont \u00e9t\u00e9 en butte aux tracasseries de la part de leurs coll\u00e8gues, de ce qu\u2019il faut appeler paradoxalement un \u00ab\u00a0clerg\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0sh\u00ee\u2019ite. Mais cela ne fait que les associer plus \u00e9troitement au sort commun de leurs confr\u00e8res gnostiques de partout et toujours.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ces quelques lignes ne font qu\u2019\u00e9voquer quelques aspects de la t\u00e2che immense devant laquelle je me trouvais, si je voulais que prenne forme le projet \u00e9clos jadis dans l\u2019esprit du jeune \u00e9tudiant d\u2019Etienne Gilson. Je me fis non pas un plan quinquennal, mais un plan de vingt ans. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s rempli, et gr\u00e2ce au Ciel, j\u2019en poursuis encore,\u00a0<em>in\u00a0emeritis\u00a0annis<\/em>, la r\u00e9alisation. Comment j\u2019ai con\u00e7u et situ\u00e9 ma t\u00e2che, j\u2019ai eu occasion de le dire dans un volume collectif publi\u00e9 par les coll\u00e8gues de la Section des Sciences Religieuses. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois \u00ab\u00a0un programme et un testament\u00a0\u00bb. Le texte est reproduit sous ce titre dans le pr\u00e9sent Cahier de l\u2019Herne<a name=\"_ednref2\"><\/a><a title=\"\" href=\"textes\/francais\/Post-scriptum.htm#_edn2\"><sup><span style=\"color: blue;\">1<\/span><\/sup><\/a>. Je n\u2019ai donc pas \u00e0 en reproduire ici les indications, pas plus que je ne puis dans un post-scriptum biographique r\u00e9sumer les grandes th\u00e8ses soutenues dans mes livres.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais ce qu\u2019il me faut encore dire, c\u2019est ceci. On ne vit pas pendant plus de trente ans au contact de ce qu\u2019ont produit de meilleur la philosophie et la spiritualit\u00e9 d\u2019une culture, nomm\u00e9ment celles d\u2019un univers spirituel tel que le monde iranien, sans en prendre la teinture. Certes, je suis et reste un Occidental (au sens terrien de ce mot), parce que c\u2019est comme Occidental que j\u2019ai peut-\u00eatre r\u00e9ussi ce qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de r\u00e9ussir. Mais il y a d\u2019autre part ce que tout philosophe sait fort bien\u00a0: on ne peut r\u00e9ussir un livre sur Platon, par exemple, qu\u2019\u00e0 la condition d\u2019\u00eatre platonicien au moins pendant qu\u2019on l\u2019\u00e9crit. C\u2019est ce qu\u2019ont beaucoup plus de peine \u00e0 comprendre les historiens des religions comme tels. Je me rappelle qu\u2019au cours d\u2019un colloque international, il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, un coll\u00e8gue d\u2019un pays lointain, en m\u2019entendant m\u2019exprimer sur le\u00a0sh\u00ee\u2019isme\u00a0dans les termes dans lesquels j\u2019ai l\u2019habitude d\u2019en parler, chuchota \u00e0 son voisin\u00a0: \u00ab\u00a0Comment peut-on parler en pareils termes d\u2019une religion, quand celle-ci n\u2019est pas la v\u00f4tre\u00a0?\u00a0\u00bb Mais qu\u2019est-ce donc que \u00ab\u00a0faire sienne\u00a0\u00bb une religion ou une philosophie\u00a0? Il y a malheureusement des gens qui ne peuvent penser qu\u2019en termes de \u00ab\u00a0conversion\u00a0\u00bb, leur permettant de coller \u00e0 votre personne une \u00e9tiquette collective. Non pas. Parler de \u00ab\u00a0conversion\u00a0\u00bb c\u2019est n\u2019avoir rien compris \u00e0 ce qu\u2019est l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0\u00e9sot\u00e9risme\u00a0\u00bb. Un philosophe sait tr\u00e8s bien qu\u2019\u00eatre platonicien, ce n\u2019est pas se faire inscrire \u00e0 une quelconque Eglise platonicienne, ni moins encore s\u2019interdire d\u2019\u00eatre aussi quelque chose d\u2019autre que platonicien. Chacun des\u00a0<em>\u2019oraf\u00e2<\/em>, d\u2019Orient et d\u2019Occident, ne peut penser et peser les choses qu\u2019en termes d\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et d\u2019int\u00e9riorisation, ce qui veut dire faire en soi-m\u00eame une demeure permanente aux philosophies, aux religions, vers lesquelles le conduit sa Qu\u00eate. Et il ne peut que garder son secret\u00a0:\u00a0<em>Secretum\u00a0meum\u00a0mihi<\/em>. Le secret du ch\u00e2teau de l\u2019Ame. Ce n\u2019est pas dans une option ext\u00e9rieure d\u2019ordre sociologique qu\u2019il manifeste ext\u00e9rieurement cette profonde r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure. C\u2019est dans l\u2019\u0153uvre personnelle qu\u2019il produit, et \u00e0 l\u2019ext\u00e9riorisation de laquelle concourent tous les modes d\u2019\u00eatre v\u00e9cus. La communaut\u00e9, la\u00a0<em>omma<\/em>, des \u00e9sot\u00e9ristes de partout et toujours, c\u2019est cette \u00ab\u00a0Eglise int\u00e9rieure\u00a0\u00bb qui n\u2019impose aucun acte d\u2019appartenance pour que l\u2019on en fasse partie.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais ce lien int\u00e9rieur est, lui, le v\u00e9ritable lien, parce qu\u2019il est imprescriptible et invuln\u00e9rable, et parce que c\u2019est dans ce seul cas qu\u2019il est vrai de dire que \u00ab\u00a0la bouche parle de l\u2019abondance du c\u0153ur\u00a0\u00bb. Et c\u2019est l\u00e0, je crois, ce qui mit parfaitement \u00e0 l\u2019aise mes amis iraniens pour me t\u00e9moigner, en retour de ces longues ann\u00e9es de labeur vou\u00e9es \u00e0 ce que nous aimions ensemble, une amiti\u00e9 libre de toute arri\u00e8re-pens\u00e9e, une amiti\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 et continue d\u2019\u00eatre, avec le souvenir de tant de disparus, le tr\u00e9sor d\u2019une longue vie. Cette amiti\u00e9 s\u2019est manifest\u00e9e de fa\u00e7on \u00e9mouvante, lorsque j\u2019atteignis en 1973 ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la \u00ab\u00a0limite d\u2019\u00e2ge\u00a0\u00bb. Cette fois, il me fallait faire mes adieux \u00e0 l\u2019Iran. Non point. Voici que prit providentiellement naissance, juste alors, une \u00ab\u00a0Acad\u00e9mie iranienne de philosophie\u00a0\u00bb, laquelle m\u2019accueillit comme membre. C\u2019est une institution qui, en r\u00e9unissant des philosophes, se proposa \u00e0 la fois de former de jeunes chercheurs iraniens en philosophie et d\u2019aider les philosophes de tous autres pays \u00e0 entreprendre des recherches en Iran. Double t\u00e2che urgente et de longue haleine. On y publie donc des livres, et on y donne des cours et des conf\u00e9rences. C\u2019est ainsi que, tout en ayant laiss\u00e9 mon D\u00e9partement d\u2019Iranologie de l\u2019Institut fran\u00e7ais \u00e0 son destin, je puis continuer de passer chaque ann\u00e9e le trimestre d\u2019automne \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran pour l\u2019enseignement que je donne \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de philosophie. D\u2019autre part, je faisais allusion ci-dessus \u00e0 notre privil\u00e8ge, \u00e0 l\u2019Ecole des\u00a0Hautes-Etudes, de pouvoir continuer nos conf\u00e9rences m\u00eame\u00a0<em>in\u00a0emeritis\u00a0annis<\/em>, jusqu\u2019au dernier souffle, si nous le voulons. C\u2019est ainsi que je continue de partager entre Paris et T\u00e9h\u00e9ran une activit\u00e9 qui me permettra de mener \u00e0 terme, je l\u2019esp\u00e8re, quelques grandes t\u00e2ches entreprises.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Au premier rang de ces grands t\u00e2ches encore inachev\u00e9es, je dois mettre le projet dont parle dans ce Cahier m\u00eame un article de mon \u00e9minent coll\u00e8gue et ami,\u00a0Sayyed\u00a0Jal\u00e2lodd\u00een Ashtiy\u00e2n\u00ee, professeur \u00e0 la Facult\u00e9 de th\u00e9ologie de l\u2019Universit\u00e9 de\u00a0Mashhad. Le professeurAshtiy\u00e2n\u00ee\u00a0est certainement l\u2019homme le plus repr\u00e9sentatif, dans l\u2019Iran de nos jours, de la lign\u00e9e philosophique de Moll\u00e2\u00a0Sadr\u00e2. L\u2019ampleur du mat\u00e9riel qu\u2019il a recueilli est prodigieuse. Vou\u00e9 uniquement jour et nuit \u00e0 sa t\u00e2che, c\u2019est en quelque sorte un Moll\u00e2\u00a0Sadr\u00e2\u00a0<em>redivivus<\/em>\u00a0et un philosophe\u00a0<em>\u2019erf\u00e2n\u00ee<\/em>\u00a0prolifique. Notre projet fut \u00e9labor\u00e9 en 1964-1965. En r\u00e9ponse \u00e0 ceux qui, depuis Ernest Renan, ont consid\u00e9r\u00e9 que le destin de la philosophie islamique s\u2019achevait au XIIe si\u00e8cle avec la mort d\u2019Averro\u00ebs, comme nous le rappelions plus haut, notre projet consistait \u00e0 produire une vaste\u00a0<em>Anthologie des philosophes iraniens depuis le XVIIe si\u00e8cle<\/em>\u00a0jusqu\u2019\u00e0 nos jours. M.\u00a0Ashtiy\u00e2n\u00ee\u00a0se chargerait de recueillir et de pr\u00e9senter les textes\u00a0; pour ma part, j\u2019en donnerais la quintessence en fran\u00e7ais, de sorte que les philosophes occidentaux non orientalistes puissent enfin \u00eatre inform\u00e9s. Quelques-uns de ces textes avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s en lithographies anciennes, mais la plus grande partie \u00e9tait encore en manuscrits in\u00e9dits.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous avions pr\u00e9vu cinq tomes de format grand in-octavo. Nous croyons maintenant qu\u2019il y en aura sept. Les deux premiers ont d\u00e9j\u00e0 paru. L\u2019impression de la partie arabe et persane du tome III est achev\u00e9e (quelques 800 pages), celle du tome IV est en cours. D\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 je me pr\u00e9occupe de r\u00e9unir en volumes ind\u00e9pendants les parties fran\u00e7aises qui pr\u00e9senteront ainsi de fa\u00e7on continue\u00a0<em>La philosophie iranienne islamique<\/em>. Ce sont les \u0153uvres d\u2019une quarantaine de philosophes que nous faisons ainsi repara\u00eetre au jour et rentrer dans le circuit g\u00e9n\u00e9ral de la philosophie. Si vastes que soient les dimensions de l\u2019\u00e9difice, le plan en est encore incomplet, car en raison m\u00eame de son ampleur, il a fallu laisser en dehors certaines Ecoles ind\u00e9pendantes. C\u2019est pourquoi nous avons persuad\u00e9 nos amis\u00a0shaykhis\u00a0de produire de leur c\u00f4t\u00e9 une\u00a0<em>Anthologie<\/em>\u00a0de leurs grands\u00a0<em>mash\u00e2yekh<\/em>. Depuis shaykh Ahmad\u00a0Ahs\u00e2\u2019\u00ee\u00a0(1826), ses successeurs que nous pouvons grouper sous la d\u00e9nomination d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Ecole de\u00a0Kerman\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 prolifiques\u00a0; plus d\u2019un millier de titres. Tout cela permettra enfin d\u2019appr\u00e9cier la profondeur, l\u2019originalit\u00e9 et la diversit\u00e9 des aspects de la philosophie et de la th\u00e9osophie mystique dont l\u2019Islam\u00a0sh\u00ee\u2019ite\u00a0a permis l\u2019\u00e9closion en Iran, ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, dont l\u2019Iran a illustr\u00e9 l\u2019Islam sh\u00ee\u2019ite.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce dont on peut s\u2019\u00e9tonner, c\u2019est que l\u2019on commence seulement aujourd\u2019hui en Occident \u00e0 parler de tout cela. Certes, depuis longtemps, en raison des traductions de l\u2019arabe produites au XIIe si\u00e8cle, les sp\u00e9cialistes de la philosophie m\u00e9di\u00e9vale se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 ces philosophes de l\u2019Islam qu\u2019\u00e0 la suite de nos Scolastiques ils persist\u00e8rent \u00e0 qualifier comme \u00ab\u00a0philosophes arabes\u00a0\u00bb, confondant ainsi dangereusement \u00ab\u00a0islamisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0arabisme\u00a0\u00bb. Sur l\u2019autre versant du monde iranien, les philosophes et mystiques de l\u2019Inde ont depuis longtemps sollicit\u00e9 non seulement les recherches scientifiques, mais aussi les esp\u00e9rances d\u2019\u00e2mes t\u00e2tonnant \u00e0 la recherche de la \u00ab\u00a0Voie\u00a0\u00bb. Et le monde iranien restait l\u00e0 inexplor\u00e9 entre le monde arabe et le monde de l\u2019Inde. On se contentait \u2013 et l\u2019on continue \u2013 de r\u00e9p\u00e9ter de monumentales inepties concernant le monde\u00a0sh\u00ee\u2019ite. Or, ce n\u2019est tout de m\u00eame pas un hasard si ce fut en Iran que trouv\u00e8rent abri et refuges naturels les hautes spiritualit\u00e9s philosophiques et mystiques. Notre\u00a0<em>Anthologie<\/em>\u00a0fait conna\u00eetre ce qu\u2019a produit de meilleur et de plus profond l\u2019Islam spirituel. Il y a, par exemple, un concept\u00a0sh\u00ee\u2019ite\u00a0du Premier Eman\u00e9 qui noue avec le n\u00e9oplatonisme un lien qui \u00e0 la fois pr\u00e9suppose et ouvre les perspectives de la \u00ab\u00a0philosophie proph\u00e9tique\u00a0\u00bb propre au\u00a0sh\u00ee\u2019isme. Il y a l\u2019insistance sur ce monde m\u00e9dian et m\u00e9diateur, le\u00a0<em>mundus\u00a0imaginalis\u00a0<\/em>(<em>\u2019\u00e2lamal-mith\u00e2l<\/em>), auquel j\u2019ai fait allusion ci-dessus et dont j\u2019ai tant parl\u00e9 dans mes livres que je n\u2019ai pas \u00e0 y insister ici. Sans la fonction m\u00e9diatrice de ce monde qui assure l\u2019articulation entre l\u2019intelligible pur et le monde sensible, nous sommes priv\u00e9s de la\u00a0<em>clavis\u00a0hermeneutica<\/em>\u00a0qui nous ouvre le sens r\u00e9el, vrai et concret, c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab\u00a0lieu\u00a0\u00bb r\u00e9el des visions des proph\u00e8tes et des mystiques, - \u00e0 preuve\u00a0: tant de nos psychologies occidentales incapables de les consid\u00e9rer autrement que comme hallucinations, d\u00e9doublements de la personnalit\u00e9, etc. Ce m\u00eame\u00a0<em>mundusimaginalis<\/em>\u00a0est bien le \u00ab\u00a0lieu\u00a0\u00bb des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els se passant dans le\u00a0<em>Malak\u00fbt<\/em>, dans le monde de l\u2019Ange qui tient une si grande place chez\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0et chez son interpr\u00e8te fran\u00e7ais. Sans le<em>mundus\u00a0imaginalis<\/em>\u00a0impossible de faire droit \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements entourant la parousie du Douzi\u00e8me Im\u00e2m, les r\u00e9surrections et les paling\u00e9n\u00e9sies \u00e0 venir. Pourtant, c\u2019est bien gr\u00e2ce \u00e0 cette myst\u00e9rieuse figure, identifi\u00e9e par maints penseurs\u00a0sh\u00ee\u2019ites\u00a0avec le Paraclet johannique, que communiquent ensemble les \u00ab\u00a0r\u00e9seaux \u00e9sot\u00e9riques\u00a0\u00bb des gnoses, des religions du Livre.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Voici que j\u2019introduis par-l\u00e0 m\u00eame le th\u00e8me sur lequel je voudrais clore ce post-scriptum, \u00e0 savoir l\u2019\u00e9closion d\u2019un projet qui marqua pour moi la floraison spirituelle de toute mon \u0153uvre \u00a0scientifique, en m\u00eame temps que l\u2019aboutissement d\u2019un r\u00eave de jeunesse. J\u2019\u00e9voquais ci-dessus mes cheminements \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Temple de Sainte-Sophie comme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du temple du Graal. Il me reste \u00e0 mentionner ici la fondation r\u00e9alis\u00e9e avec quelques amis et coll\u00e8gues universitaires, d\u2019un \u00ab\u00a0centre de recherche spirituelle compar\u00e9e\u00a0\u00bb auquel nous avons donn\u00e9, puisque nous \u00e9tions tous des universitaires, le nom d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Universit\u00e9\u00a0Saint-Jean-de-J\u00e9rusalem\u00a0\u00bb. Son esprit\u00a0: celui d\u2019une chevalerie spirituelle d\u00e9finie au mieux au XIVe si\u00e8cle parRulman\u00a0Merswin, lorsqu\u2019il fit don de la commanderie de l\u2019Ile Verte aux chevaliers johannites (ceux du grand-prieur\u00e9 de Brandebourg de l\u2019Ordre souverain de\u00a0Saint-Jean-de\u00a0J\u00e9rusalem). Pour\u00a0Rulman\u00a0Merswin\u00a0comme pour les \u00ab\u00a0Amis de Dieu\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9poque, la chevalerie spirituelle marquait un \u00e9tat spirituel qui \u00ab\u00a0n\u2019est ni celui du clerc ni celui du la\u00efque\u00a0\u00bb\u00a0, parce que, pensait-il, \u00ab\u00a0le temps des clo\u00eetres \u00e9tait pass\u00e9\u00a0\u00bb. De m\u00eame aujourd\u2019hui, apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle entra\u00een\u00e9e par la trahison des clercs, il nous faut concevoir un \u00e9tat de l\u2019homme spirituel qui n\u2019est ni celui du clerc ni celui du la\u00efque. Quant \u00e0 la finalit\u00e9 de notre fondation\u00a0: m\u00e9nager enfin, en la cit\u00e9 spirituelle de J\u00e9rusalem, un foyer commun, qui n\u2019a encore jamais exist\u00e9, pour l\u2019\u00e9tude et la fructification spirituelle de la gnose commune aux trois grandes religions abrahamiques, bref l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u0153cum\u00e9nisme abrahamique fond\u00e9 sur la mise en commun du tr\u00e9sor cach\u00e9 de leur \u00e9sot\u00e9risme, non point sur l\u2019accommodation diplomatique de relations officielles.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pour expliquer l\u2019\u00e9closion de cette entreprise, sur laquelle je ne puis dire ici tout ce qui serait \u00e0 en dire, il y aurait \u00e0 \u00e9voquer toutes les recherches, les pens\u00e9es et les traditions qui ont finalement converg\u00e9 dans notre concept d\u2019Universit\u00e9\u00a0Saint-Jean-de-J\u00e9rusalem\u00a0(juridiquement et conceptuellement ind\u00e9pendante de tout Ordre du m\u00eame nom). J\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure le cas de\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0qui ne s\u2019est pas content\u00e9 de d\u00e9lib\u00e9rer sur les survivances possibles du pass\u00e9 zoroastrien de l\u2019Iran, mais a pris ce pass\u00e9 r\u00e9solument en charge, lui ouvrant du m\u00eame coup l\u2019avenir. Et cette volont\u00e9 de r\u00e9surrection s\u2019accorde parfaitement avec les conceptions deSohravard\u00ee\u00a0et de ses continuateurs, \u00e0 savoir qu\u2019une recherche philosophique qui n\u2019aboutit pas \u00e0 une r\u00e9alisation spirituelle personnelle, est une vaine perte de temps, et que la recherche d\u2019une exp\u00e9rience mystique, sans une s\u00e9rieuse formation philosophique pr\u00e9alable, a toutes les chances de se perdre en aberrations, illusions et \u00e9garements. Au fond, c\u2019est l\u00e0 en somme l\u2019aspect que prend pour la vie du philosophe l\u2019id\u00e9e de ce que d\u00e9signent le persan\u00a0<em>jav\u00e2n\u00a0mard\u00ee<\/em>, l\u2019arabe\u00a0<em>fotowwat<\/em>, termes que pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019on traduit au mieux par \u00ab\u00a0chevalerie spirituelle\u00a0\u00bb (voir la partie fran\u00e7aise des\u00a0<em>Trait\u00e9s des compagnons-chevaliers<\/em>, Bibl. Iran. vol 20, 1973). Tout ce que connote ce terme est le lieu des puissantes convergences qui se sont impos\u00e9es \u00e0 nous.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dessiner l\u2019itin\u00e9raire de ces convergences, ce serait essentiellement montrer, sous les horizons \u00e9sot\u00e9riques des religions du Livre, le passage de l\u2019\u00e9pop\u00e9e h\u00e9ro\u00efque \u00e0 l\u2019\u00e9pop\u00e9e mystique\u00a0; le passage de la chevalerie militaire \u00e0 la chevalerie mystique, ou ce que la spiritualit\u00e9 islamique appelle le passage du\u00a0<em>jih\u00e2d<\/em>\u00a0mineur, le combat avec les armes dans le monde ext\u00e9rieur, au\u00a0<em>jih\u00e2d<\/em>\u00a0majeur, le combat spirituel se livrant dans le champ int\u00e9rieur de chaque homme, mais aussi dans un champ surnaturel aux dimensions cosmiques.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce passage, nous le voyons s\u2019accomplir chez\u00a0Sohravard\u00ee\u00a0et les siens, h\u00e9ritiers de cette \u00e9thique zoroastrienne dont on a pu dire \u00e0 tr\u00e8s juste titre (Eugenio\u00a0d\u2019Ors) qu\u2019elle aboutit \u00e0 la constitution d\u2019un Ordre de chevalerie. Il s\u2019accomplit en Islam\u00a0sh\u00ee\u2019ite\u00a0dans le concept m\u00eame des \u00ab\u00a0Amis de Dieu\u00a0\u00bb (arabe\u00a0<em>Awliy\u00e2\u00a0All\u00e2h<\/em>, persan\u00a0<em>D\u00fbstan-e\u00a0Khod\u00e2<\/em>), et l\u2019on a pu mettre en parall\u00e8le l\u2019id\u00e9e des compagnons du\u00a0Saoshyant\u00a0zoroastrien avec celle des compagnons du XIIe Im\u00e2m des\u00a0sh\u00ee\u2019ites. En bref, il y a tout ce qui s\u2019exprime dans les termes de\u00a0<em>jav\u00e2nmard\u00ee<\/em>\u00a0et<em>fotowwat<\/em>, comme style de vie propos\u00e9 \u00e0 chacun selon son \u00e9tat, car\u00a0<em>chaque \u00e9tat<\/em>\u00a0comporte une \u00ab\u00a0chevalerie\u00a0\u00bb qui lui est appropri\u00e9e. Ce passage \u00e0 la chevalerie mystique, nous le voyons s\u2019accomplir au XIVe si\u00e8cle en Occident, je viens de le mentionner ci-dessus, lorsque\u00a0RulmanMerswin\u00a0(+1382) confia sa fondation de l\u2019Ile Verte aux chevaliers johannites, leur ouvrant la voie d\u2019une spiritualit\u00e9 profond\u00e9ment li\u00e9e \u00e0 la mystique de Johann Tauler. L\u00e0 m\u00eame nous voyons repara\u00eetre le terme d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Amis de Dieu\u00a0\u00bb (<em>Gottesfreunde<\/em>), et l\u2019id\u00e9e de chevalerie spirituelle se propage dans la mystique rh\u00e9nane. C\u2019est ce m\u00eame passage qui s\u2019effectue de l\u2019Ordre militaire des chevaliers templiers prenant part aux croisades, \u00e0 l\u2019Ordre mystique des Templiers chevaliers du Graal, dans le cycle de\u00a0<em>Parsifal<\/em>\u00a0de Wolfram\u00a0von\u00a0Eschenbach\u00a0et du<em>Nouveau\u00a0Titurel<\/em>. Enfin si les reconstructeurs du Temple autour du prince Zorobabel furent en fait les premiers chevaliers du Temple, c\u2019est \u00e0 un service de chevalerie mystique que la cosmogonie kabbaliste d\u2019Isaac\u00a0Luria\u00a0convoque les \u00ab\u00a0Fils de la Lumi\u00e8re\u00a0\u00bb, comme ils y \u00e9taient convoqu\u00e9s par la communaut\u00e9 ess\u00e9nienne de\u00a0Qumr\u00e2n, pour un combat spirituel dont l\u2019id\u00e9e est en affinit\u00e9 \u00e9vidente avec la cosmogonie et l\u2019\u00e9thique du zoroastrisme ind\u00e9pendamment m\u00eame de toute filiation ou influence, d\u00e9montrable ou non.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 A grand traits, c\u2019est l\u00e0 tout ce que voulut recueillir notre concept de l\u2019Universit\u00e9 de Saint-Jean de J\u00e9rusalem (et que j\u2019avais esquiss\u00e9 \u00e0 la fin du tome IV de mon ouvrage\u00a0<em>En Islam iranien<\/em>). Bien entendu, n\u2019attendons pas que l\u2019Ordre de cette \u00ab\u00a0chevalerie spirituelle\u00a0\u00bb puisse \u00eatre reconnu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Ordres honorifiques et historiques, cr\u00e9\u00e9s au cours des si\u00e8cles par les puissances de ce monde. L\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019une telle reconnaissance serait d\u00e9risoire, car la chevalerie spirituelle est un \u00e9tat ordonn\u00e9 \u00e0 l\u2019au-del\u00e0 de ce monde, tandis que la finalit\u00e9 des autres s\u2019ach\u00e8ve avec les discours prononc\u00e9s aux fun\u00e9railles. L\u2019Ordre des Templiers a pu dispara\u00eetre officiellement dans la trag\u00e9die affreuse machin\u00e9e par ses ennemis. Mais l\u2019id\u00e9e de l\u2019Ordre du Temple, comme axe d\u2019une tradition \u00e9sot\u00e9rique ant\u00e9rieure m\u00eame \u00e0 l\u2019Ordre historique de ce nom et se perp\u00e9tuant apr\u00e8s lui, cette id\u00e9e-l\u00e0 n\u2019a jamais disparu, parce que nulle puissance au monde ne peut emp\u00eacher une \u00e2me de se donner l\u2019ascendance spirituelle qu\u2019elle choisit, et de l\u00e9gitimer cette ascendance par sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elle implique. Comme l\u2019a \u00e9crit Unamuno, il importe de reconna\u00eetre \u00ab\u00a0que le pass\u00e9 n\u2019est plus et que rien n\u2019existe en v\u00e9rit\u00e9 que ce qui agit, que l\u2019une de ces l\u00e9gendes, comme on les appelle, quand elle pousse les hommes \u00e0 l\u2019action, en leur embrasant le c\u0153ur ou en les consolant de la vie, est mille fois plus r\u00e9elle que la relation d\u2019un acte quelconque qui pourrit dans les archives\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est pourquoi la seule r\u00e9f\u00e9rence authentique est la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que les th\u00e9osophes chr\u00e9tiens comme\u00a0Eckhartshausen, au XVIIIe si\u00e8cle, ont d\u00e9nomm\u00e9 du nom que je pronon\u00e7ai moi-m\u00eame ci-dessus, comme l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Eglise int\u00e9rieure\u00a0\u00bb, et qui n\u2019est autre qu\u2019un autre nom de cette spiritualit\u00e9 du Temple commune aux th\u00e9osophes mystiques des trois religions abrahamiques. C\u2019est en effet cette Eglise int\u00e9rieure qui seule est le lieu de la chevalerie spirituelle ordonn\u00e9e au Temple mystique, la seule qui peut r\u00e9pondre en profondeur aux n\u00e9cessit\u00e9s de nos jours, et que l\u2019\u00e9sot\u00e9risme (le\u00a0<em>ketm\u00e2n<\/em>) doit pr\u00e9server des variantes et des accommodations aux modes profanes. L\u00e0 seulement, dans l\u2019Eglise int\u00e9rieure, peut \u00eatre envisag\u00e9e la t\u00e2che inou\u00efe et paradoxale qui nous est impos\u00e9e de nos jours\u00a0; en quelque sorte retrouver notre Dieu contre Dieu. Qu\u2019est-ce \u00e0 dire\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Des si\u00e8cles de certitudes th\u00e9ologiques, dogmatiques et p\u00e9remptoires, ont confondu la Cause supr\u00eame des univers, le Supr\u00eame Principe inconnaissable \u00e0 l\u2019homme dans sa condition pr\u00e9sente, avec le Dieu personnel et personnalis\u00e9. La\u00efcis\u00e9s, ces concepts se sont convertis en id\u00e9ologies totalitaires.\u00a0\u00a0Plus que jamais le Grand Inquisiteur r\u00e8gne en ma\u00eetre. C\u2019est que ces concepts th\u00e9ologiques ont eu partie li\u00e9e avec les concepts scientifiques de leur temps, que ce soit avec les certitudes de la Logique rationnelle, ou que ce soit, lorsque ces certitudes ont vacill\u00e9, avec les sciences dites de nos jours sciences humaines ou sciences sociales. C\u2019est ainsi que les monoth\u00e9ismes exot\u00e9riques ont pr\u00e9par\u00e9 le grand Vide dans lequel a r\u00e9sonn\u00e9 la clameur\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu est mort\u00a0\u00bb. Quel Dieu\u00a0? La gnose, que ce fut celle d\u2019un Valentin, ou celle d\u2019un Ibn \u2019Arab\u00ee, ou celle d\u2019un Isaac\u00a0Luria, s\u2019est toujours tenue en garde contre cette confusion entre la Cause supr\u00eame et le Dieu personnel, parce qu\u2019elle n\u2019a jamais transgress\u00e9 l\u2019imp\u00e9ratif de la th\u00e9ologie apophatique, ni perdu le sens de ce que sont essentiellement les th\u00e9ophanies et leur n\u00e9cessit\u00e9. Retrouver notre Dieu contre Dieu, c\u2019est retrouver ce Dieu\u00a0<em>pour lequel tu<\/em>\u00a0<em>r\u00e9ponds<\/em>, c\u2019est lib\u00e9rer\u00a0<em>notre<\/em>\u00a0Dieu des fonctions qui ne sont pas les siennes et dont l\u2019imputation \u00e0 son concept a permis \u00e0 la science positive qui n\u2019en a cure, d\u2019en d\u00e9clarer officiellement la mort. Point de lib\u00e9ration pour nous si nous n\u2019en lib\u00e9rons pas notre Dieu, notre compagnon de combat. Retrouver\u00a0<em>notre<\/em>\u00a0Dieu contre le Dieu de tous les syst\u00e8mes, de toutes les dogmatiques et de toutes les sociologies, c\u2019est \u00e9prouver que, si\u00a0<em>notre<\/em>\u00a0Dieu personnel nous fait exister\u00a0<em>pour<\/em>\u00a0<em>lui<\/em>, il ne peut exister\u00a0<em>sans nous<\/em>. Notre responsabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de notre propre vie et de notre propre mort, nous rend du m\u00eame coup responsables \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la vie et de la mort de\u00a0<em>notre<\/em>Dieu. Qu\u2019il vive ou qu\u2019il meure postule notre propre vie ou notre propre mort, la vie et la mort n\u2019\u00e9tant pas comprises ici, bien entendu, en leur sens biologique, mais au sens gnostique de la Vie premi\u00e8re, venue du monde de la Lumi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Comment mieux sugg\u00e9rer l\u2019engagement inou\u00ef du \u00ab\u00a0chevalier spirituel\u00a0\u00bb, \u00e0 la qu\u00eate de\u00a0<em>son<\/em>\u00a0Dieu, compagnon des compagnons qui sont \u00e0 la m\u00eame Qu\u00eate\u00a0? A la Qu\u00eate d\u2019un Dieu qui n\u2019est ni l\u2019Omnipotent ni le Grand Justicier, mais l\u2019\u00e9ternel amoureux, tourment\u00e9, angoiss\u00e9 et d\u00e9\u00e7u, que les mystiques juifs ont intimement per\u00e7u dans la personne de\u00a0Yahveh. Le Dieu personnel, ce n\u2019est pas l\u2019Un de l\u2019unit\u00e9 arithm\u00e9tique. Il est l\u2019Unique de chaque unique (1x1x1\u2026). Il est le Tout dans le chaque. Chaque unique dont il est l\u2019Unique le lib\u00e8re de la solitude, en faisant qu\u2019il soit\u00a0<em>son<\/em>\u00a0Dieu. Tel appara\u00eet le sens profond, le myst\u00e8re du \u00ab\u00a0Dieu des Dieux\u00a0\u00bb\u00a0<em>(Il\u00e2hal-\u00e2liha<\/em>), pour reprendre cette expression d\u2019origine herm\u00e9tiste, d\u2019un usage courant chez les th\u00e9osophes comme\u00a0Sohravard\u00ee. Et c\u2019est le secret qu\u2019ont approch\u00e9 toutes les gnoses, par excellence, peut-\u00eatre, celle d\u2019un Ibn \u2019Arab\u00ee\u00a0et celle de l\u2019Isma\u00e9lisme.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Alors s\u2019impose avec \u00e9vidence l\u2019urgence d\u2019une t\u00e2che \u00e0 peine esquiss\u00e9e, voire jamais encore entreprise, puisqu\u2019elle postule l\u2019existence d\u2019un \u00ab\u00a0centre de recherche spirituelle compar\u00e9e\u00a0\u00bb. Tel est pr\u00e9cis\u00e9ment le sous-titre par lequel nous d\u00e9finissons l\u2019U.S.J.J. La t\u00e2che urgente, c\u2019est l\u2019\u00e9tude compar\u00e9e du\u00a0<em>ta\u2019w\u00eel<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019herm\u00e9neutique \u00e9sot\u00e9rique du Livre, profess\u00e9e et pratiqu\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieure des \u00ab\u00a0religions du Livre\u00a0\u00bb. La\u00a0rejonction\u00a0de l\u2019Image et de l\u2019Id\u00e9e int\u00e9rieure, chez les herm\u00e9neutes \u00e9sot\u00e9riques de la Bible et du\u00a0Qor\u00e2n, donne souvent lieu \u00e0 des rencontres que l\u2019on peut dire foudroyantes. T\u00e2che immense, certes, n\u00e9cessitant le concours de comp\u00e9tences multiples, d\u2019autant plus que nous parlons bien d\u2019une herm\u00e9neutique \u00ab\u00a0profess\u00e9e et pratiqu\u00e9e\u00a0\u00bb. Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019un simple examen th\u00e9orique, mais des cons\u00e9quences v\u00e9cues de part et d\u2019autre. C\u2019est pourquoi l\u2019Universit\u00e9 Saint-Jean de J\u00e9rusalem n\u2019est pas une simple \u00ab\u00a0Soci\u00e9t\u00e9 de philosophie\u00a0\u00bb. Elle n\u2019est pas non plus, et m\u00eame moins encore, une Facult\u00e9 de th\u00e9ologie, \u00e9laborant et am\u00e9nageant un programme au service d\u2019une dogmatique. Aussi bien, pour marquer encore mieux la diff\u00e9rence nous faisons suivre d\u00e9sormais chaque conf\u00e9rence de quelques mesures de musique, citation qui entra\u00eene l\u2019auditeur \u00e0 une int\u00e9riorisation imm\u00e9diate, beaucoup mieux que ne le font\u2026 les applaudissements. Je viens d\u2019indiquer l\u2019id\u00e9e directrice, mais chacun des membres du groupe fraternel de l\u2019U.S.J.J. garde son enti\u00e8re libert\u00e9 spirituelle. Il y a bien des nuances entre nous, qui venons d\u2019origines diverses par des itin\u00e9raires divers. Le lien profond est une volont\u00e9 commune et une responsabilit\u00e9 commune, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce que nous avons d\u00e9sign\u00e9 ci-dessus comme \u00ab\u00a0Eglise int\u00e9rieure\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"line-height: normal; text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cinq Cahiers, totalisant un millier de pages, ont jusqu\u2019ici recueilli les travaux de nos session annuelles.\u00a0<em>Sciences traditionnelles et sciences profanes<\/em>\u00a0(1974).\u00a0<em>J\u00e9rusalem, la Cit\u00e9 spirituelle<\/em>\u00a0(1975).\u00a0<em>La foi proph\u00e9tique et le sacr\u00e9<\/em>\u00a0(1976).\u00a0<em>Les p\u00e8lerins de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Orient\u00a0\u00bb et les vagabonds de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Occident\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>(1977).\u00a0<em>Les yeux de chair et les yeux de feu, ou la Science et la Gnose<\/em>\u00a0(1978).<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cette derni\u00e8re session fut particuli\u00e8rement f\u00e9conde en r\u00e9sultats. Elle permit de dissiper maintes ambigu\u00eft\u00e9s concernant le concept de gnose, soit de la part de philosophes et d\u2019historiens qui, par pr\u00e9vention ou par d\u00e9faut d\u2019information, font de la gnose ce qu\u2019elle n\u2019est pas, soit de la part de soi-disant cosmogonies n\u00e9o-gnostiques modernes. La gnose n\u2019est ni une id\u00e9ologie, ni un savoir th\u00e9orique contrastant avec la foi. Connaissance salvifique par soi-m\u00eame, son contenu m\u00eame s\u2019adresse \u00e0 une foi. Elle est sagesse et elle est foi,\u00a0<em>Pistis\u00a0Sophia<\/em>. Elle ne se limite pas au gnosticisme des premiers si\u00e8cles\u00a0: il y a une gnose juive, une gnose chr\u00e9tienne persistant au long\u00a0\u00a0des si\u00e8cles, une gnose islamique, une gnose bouddhique. Et surtout elle ne m\u00e9rite en rien que l\u2019on fasse \u00e0 son \u00e9gard un emploi abusif du mot \u00ab\u00a0nihilisme\u00a0\u00bb. Elle est plut\u00f4t l\u2019antidote de celui-ci. Car refuser ce monde-ci en vue d\u2019un autre monde vers lequel celui-ci est le passage, ce n\u2019est pas du nihilisme. En revanche, une philosophie qui refuse \u00e0 la fois ce monde-ci et la perspective d\u2019autre mondes, est bel et bien, elle, du nihilisme. Mais qu\u2019est-ce que la gnose a de commun avec elle\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je crois que notre effort, rendu possible par le d\u00e9vouement de quelques amis \u00e0 la m\u00eame finalit\u00e9, repr\u00e9sente quelque chose de rare en notre pays. Il reste \u00e0 celui qui en fut l\u2019originateur, de remercier le Ciel d\u2019avoir suffisamment prolong\u00e9 ses jours, pour que ce projet vienne \u00e0 m\u00fbrir et \u00e0 \u00e9clore, et puisse s\u2019inscrire \u00e0 la fin de ce post-scriptum. Je fus nagu\u00e8re l\u2019\u00e9diteur et le traducteur de\u00a0R\u00fbzbeh\u00e2n\u00a0Baql\u00ee\u00a0de\u00a0Sh\u00eer\u00e2z, l\u2019incomparable chantre mystique, en persan, de la haute voie de l\u2019amour humain. C\u2019est sur cette haute voie que je puis affirmer que, sans la pr\u00e9sence et la coop\u00e9ration de la compagne qui me pr\u00e9serva de la solitude et des d\u00e9couragements, rien de l\u2019\u0153uvre que j\u2019ai d\u00e9crite ici n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 possible. Et parce que cette \u0153uvre fut ainsi rendue possible, elle rendit possible \u00e0 son tour ce qui, apr\u00e8s la travers\u00e9e du d\u00e9sert de la jeunesse, comble les v\u0153ux d\u2019un chercheur et d\u2019un professeur\u00a0: se trouver entour\u00e9 de jeunes hommes, de jeunes philosophes (plusieurs qui me sont particuli\u00e8rement chers sont pr\u00e9sents dans ce Cahier de l\u2019Herne), dont il sait qu\u2019ils continueront, \u00e0 leur mani\u00e8re, l\u2019\u0153uvre qu\u2019il laissera forc\u00e9ment inachev\u00e9e, et qu\u2019ils iront plus loin que lui sur la voie qu\u2019il se proposa d\u2019ouvrir. Celui qui fut ainsi combl\u00e9, pourra, lorsque viendra l\u2019ordre de rappel, dire avec Sim\u00e9on\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s\u2019en aller en paix\u00a0\u00bb (Luc 2\/29). En attendant \u00ab\u00a0tant qu\u2019il fait jour\u00a0\u00bb (Ev. de Jean 9\/4), rester \u00e0 leur c\u00f4t\u00e9, au cr\u00e9neau o\u00f9 le Destin vous a plac\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: justify; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: right; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\" align=\"right\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Henry Corbin<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: right; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\" align=\"right\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Juin 1978<\/span><\/p>\n<p class=\"MsoNormal\" style=\"text-align: right; line-height: normal; mso-outline-level: 3;\" align=\"right\"><span style=\"font-size: 14.0pt; font-family: 'Garamond','serif'; mso-fareast-font-family: 'Times New Roman'; mso-bidi-font-family: 'Times New Roman'; color: black; mso-fareast-language: FR-CA;\">Paris<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>POST-SCRIPTUM BIOGRAPHIQUE \u00c0 UN ENTRETIEN PHILOSOPHIQUE Henry Corbin \u00a0 voir aussi DE HEIDEGGER \u00c0 SOHRAVARD\u00ce \u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En relisant le texte de mon entretien avec Philippe\u00a0N\u00e9mo,<span class=\"excerpt-hellip\"> [\u2026]<\/span><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":3092,"menu_order":5,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-6873","page","type-page","status-publish","hentry"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.7 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Post-scriptum biographique \u00e0 un entretien philosophique &#8211; 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