Anges et esprits médiateurs

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ANGES ET ESPRITS MÉDIATEURS - revue connaissances des religions

 

ANGES ET ESPRITS MEDIATEURS 

 

 


 

EDITORIAL

 

Pendant la dernière décennie du XXe siècle, le paysage culturel francophone a subi une avalanche de publications consacrées aux anges. C’était là, pour une large part, l’effet d’une vague éditoriale venue d’outre-atlantique, portée par le courant du « New Age », mouvement syncrétique et néo-spiritualiste supposé répondre aux aspirations d’une humanité en marche vers la fameuse « ère du Verseau », terre promise d’un nouvel âge d’or.

Entre récits d’apparitions célestes au seuil de la mort, rituels d’invocation des noms hébraïques des anges, manuels néo-kabbalistiques prétendant mener à une meilleure connaissance de soi et de l’avenir, et confessions du genre « mon ange gardien existe, je l’ai rencontré », le lecteur ne savait plus où donner de la tête. On alla jusqu’à proposer des cycles de conférences : « comment se mettre au niveau de son ange… », ou des séminaires censés permettre au cadre stressé de dialoguer avec son ange, et de suivre ses judicieux conseils… afin « d’optimiser sa forme », pour le plus grand bonheur de l’entreprise, bien sûr. Comme toujours, lorsque éclôt un néo-spiritualisme, tout se vêtit de couleurs angéliques : la quête des pouvoirs magiques et occultes, l’astrologie via les anges planétaires, le symbolisme des couleurs, les médecines douces, etc. Le succès de cette vague fut tel que les anges ont servi pendant plusieurs années de matériau à la littérature, au cinéma, à la publicité, à la haute couture ou à l’industrie du parfum, envahissant l’affichage public et les pages des magazines. Que reste-t-il de tout cela ? Pas grand-chose, Dieu merci, tant il est vrai que ce qui est syncrétique et composite ne peut durer, et que tout bricolage intellectuel contient en lui-même sa propre fin. 

Il reste que cette « angélophilie » de la fin du XXe siècle est un phénomène socioculturel singulier, qui renvoie aux nostalgies et aux attentes de l’homme contemporain, perdu entre un univers qu’il est en train de quitter et un autre qui n’est pas encore : nostalgie d’un univers spirituel peuplé de créatures lumineuses, pures et bienfaisantes, nostalgie d’un monde « enchanté », ensemencé par l’Absolu ; attente de figures médiatrices capables d’élever l’âme, de lui venir en aide, de la délivrer des ténèbres de ce monde, de la guider sur le chemin de la connaissance et le cas échéant d’intercéder en sa faveur. Les anges ont bien souvent pris la place d’un Dieu tenu pour mort ou porté disparu, un Dieu dont l’image s’est brouillée et dont on ne sait plus très bien ce qu’il est ni ce qu’il fait. 

En effet, ce retour de l’ange n’a renvoyé à aucun Dieu, à aucune tradition révélée ; il s’est le plus souvent présenté comme déconnecté du fonds biblique et coranique, si ce n’est par le biais d’emprunts à la kabbale juive et aux sciences occultes. En liaison avec la primauté accordée à l’expérience de la rencontre avec l’ange, cette approche s’est trouvée confirmée par l’éclosion d’une iconographie privilégiant l’image gréco-latine de l’éphèbe dévêtu ou de l’enfant ailé. Le vide doctrinal et le bricolage syncrétique caractéristiques du « New Age » ont fait apparaître l’ange comme une forme pure, une enveloppe susceptible d’être remplie des aspirations à une vie « autre » et à une connaissance spirituelle. Ce n’est plus la Révélation qui donne à celle-ci son sens, mais l’individu qui la construit à sa mesure. Il en résulte une redoutable ambiguïté : sur la forme angélique peuvent se projeter autant de fantasmes et de volonté de puissance que d’aspirations authentiques. Les anges ont parfois été assimilés aux extraterrestres ou aux « supérieurs inconnus »…

Le besoin bien compréhensible d’un monde peuplé d’êtres de lumière, attentifs à l’homme, est comme l’envers positif de la noirceur des âmes, de la morosité ambiante, d’un monde contemporain dont on craint confusément la fin désastreuse. Mais l’aspiration à la vie céleste, à la protection spirituelle, à la connaissance véritable, ne suffit évidemment pas à restaurer une perspective traditionnelle, encore moins une angélologie.

Le moment est donc venu de reprendre l’examen de la figure angélique, en la replaçant dans la structure religieuse dont elle dépend, en révélant ses richesses spirituelles et ses enjeux intellectuels. N’est-il pas urgent de changer de vision du monde, de rendre à la Réalité toute son épaisseur, sa complexité et son mystère, en renouant les liens rompus entre l’homme et le divin ? Philosophe, orientaliste, spécialiste des théosophies de l’islam iranien, Henry Corbin (1903-1978), à qui ce volume est dédié à l’occasion du centenaire de sa naissance, a montré la voie de manière magistrale. Il n’a cessé de le proclamer avec force : il ne peut y avoir de vrai monothéisme sans angélologie, sans proclamation de la transcendance divine par des messagers célestes, sans manifestation de Dieu en multiples théophanies angéliques. A l’inverse, sur le plan anthropologique, il ne peut y avoir de vraie connaissance spirituelle sans ascension de l’âme et rencontre avec son ange. 

Il faut également souligner un point essentiel : l’angélologie concerne les trois grandes religions monothéistes ; elle est le terrain privilégié d’un travail intellectuel au service d’un véritable œcuménisme spirituel. En effet, pour le judaïsme, le christianisme et l’islam, les anges forment la première création, soubassement intelligible du monde psychique et sensible ; ce monde angélique fournit l’image d’un univers ordonné et hiérarchisé, composé de multiples degrés de réalité, auxquels correspondent des états de connaissance. Car chaque ange est un miroir de la Divinité, défini par ce qu’il reçoit de la lumière divine et ce qu’il en transmet. Ce monde plein d’intelligences est intimement lié au cosmos et par conséquent à l’humanité qui lui est confiée.

Forme éminente de manifestation de Dieu dans le judaïsme et l’islam, l’ange est subordonné au Verbe incarné dans le christianisme. Annonciateur des mystères de la Révélation, il relaie la parole du Christ et se met à son service. Prototype de vie spirituelle, canal de la louange et de la glorification, l’être céleste qui se nourrit de Dieu est le modèle que les hommes épris de vie contemplative doivent imiter. Initiateur, guide, interprète des visions spirituelles, il est le gardien et serviteur de l’âme, qu’il soutient dans son combat quotidien contre l’Adversaire et qui sait s’effacer, sa mission accomplie, devant la Présence divine.

Cependant, les traditions monothéistes n’ont pas l’apanage des êtres médiateurs. D’un point de vue historique, si l’ange est bien une figure sémitique dans son origine et son développement, il n’est pas douteux qu’il a subi l’influence de traditions indo-européennes, perse et hellénistique notamment. Sur le plan métaphysique, on peut aller plus loin : si l’Absolu se manifeste en de multiples figures médiatrices, celles-ci sont nécessairement partout présentes, sous des formes et des noms divers, quelle que soit la galaxie spirituelle dans laquelle on se situe et qui définit leur nature, leur personnalité et leurs fonctions. Il est donc légitime d’aborder les traditions orientales et d’intégrer à ce volume l’étude des divinités du bouddhisme, dans une perspective comparatiste tout à fait stimulante.

Contre les fondamentalismes étriqués et le néo-spiritualisme ambiant, il importe de faire œuvre utile en s’abreuvant aux sources des grandes traditions et de dégager les voies d’un véritable œcuménisme spirituel, en montrant l’importance des êtres médiateurs et leur fécondité symbolique, en restaurant le lien indissoluble entre tradition et révélation, entre degrés de connaissance, niveaux de réalité et théophanies.

La Direction


 

LA FOI DE HENRY CORBIN « TERRE - ANGE - FEMME »

Jean MONCELON

 

La Foi de Henry Corbin est la foi d’un gnostique, pour qui la gnose est « une connaissance salvifique par soi-même ».

Cette Foi est « Terre - Ange - Femme », comme il l’écrira le 24 avril 1932, au bord d’un lac de Dalécarlie : 

« Tout cela est une seule chose que j’adore et qui est dans cette forêt. Le crépuscule sur le lac, mon Annonciation. La montagne : une ligne. Ecoute ! Il va se passer quelque chose, oui. L’attente est immense » .

La Terre dont il est question, la Terre de la Foi de Henry Corbin, est la Terre céleste, le « monde intermédiaire » entre le Ciel et le monde terrestre.

Elle est le Monde de l’Ange .

L’Ange

Le jour de la mort de Henry Corbin, Mircea Eliade notait dans son Journal, à la date du 7 octobre 1978 : « Henry n’a pas souffert. Il est mort avec sérénité tant il était sûr que son ange gardien l’attendait » . 

Certes, il convient de s’entendre sur la nature de cet « ange gardien », qui est, pour Henry Corbin, « l’ange de l’âme incarnée », et dans cette circonstance de sa mort, très précisément « la Figure céleste qui vient en face à face avec l’âme à l’aurore de son éternité ». Ailleurs, il parlera aussi des Fravartis, comme des « anges gardiens ». C’est toutefois, ajoute-t-il, « à condition de concevoir l’ange gardien comme le pôle céleste, le Moi céleste d’un être dont la totalité est bipolaire, constitue une bi-unité, à savoir celle d’une forme terrestre et d’une forme céleste qui en est la contrepartie supérieure » .

On connaît les pages admirables qu’il a consacrées à la figure de Daênâ, « l’Ange tutélaire », et à sa rencontre post-mortem avec l’âme humaine : 

« A l’interrogation de l’âme émerveillée, demandant « qui donc es-tu ? » à la jeune fille qui s’avance à l’entrée du Pont Chinvat et dont la beauté resplendit plus que toute autre beauté jamais entrevue au monde terrestre, elle répond : « Je suis ta propre Daênâ », - ce qui veut dire : je suis en personne la foi que tu as professée et celle qui te l’inspira, celle pour qui tu as répondu et celle qui te guidait, celle qui te réconfortait et celle qui maintenant te juge, car je suis en personne l’Image proposée à toi-même dès la naissance de ton être et l’Image voulue enfin par toi-même (« j’étais belle, tu m’as faite encore plus belle ») .

Ces lignes décrivent, en quelque sorte par anticipation, l’ultime vision de Henry Corbin, au moment où il a quitté la manifestation terrestre.

Daênâ est donc l’Ange de la Foi de Henry Corbin, et en tant qu’elle est aussi « l’Idée céleste » de tout être humain, elle apparaît comme le secret de Henry Corbin, comme il le dira lui-même, à propos d’Ibn ‘Arabî : « Ce qu’un être humain rejoint dans l’expérience mystique, c’est le « pôle céleste » de son être, c’est-à-dire sa personne telle qu’en elle et par elle, l’Etre Divin dès l’origine des origines, au monde de Mystère, s’est manifesté à soi-même, et s’est fait connaître d’elle sous cette Forme qui est également la forme sous laquelle lui-même se connaissait en elle. C’est l’Idée ou plutôt l’«Ange » de sa personne dont le moi présent n’est que le pôle terrestre » .


 

L’ANGE GARDIEN DES PORTES ET LES SEPT DEMEURES

Frédérick TRISTAN

 

Le texte ci-après est la transcription de l’enregistrement de la conférence que fit son auteur lors du colloque du Cercle européen d’art sacré sur l’Ange, qui s’est tenu à Pont-à-Mousson en 1981, sous la direction de Dominique Ponnau. Nous lui avons conservé son caractère oral.

Ma communication a trait à un sujet extrêmement vaste. Aussi me limiterai-je à la situer sous l’angle de la tradition juive, plus particulièrement, le Zohar et Le Traité des Demeures, bien que l’ange gardien des portes et la notion des sept demeures appartiennent à un fonds commun aux trois traditions d’Abraham. Je m’attacherai d’abord un peu longuement à bien définir cette notion de « Sept Demeures » dans la mesure où demeures et anges sont ici intimement liés.

Premier éclairage qui conditionne tous les autres : la genèse et la création qui, comme chacun sait, s’effectue en six étapes plus une étape : six jours de création effective et un jour de repos, le Shabbat. Entre le bereshit, le « au commencement » et le Shabbat, ce que Dieu (Elohim) crée n’est pas une multiplicité ni une disparité d’êtres et de choses (lumière, firmament, terre, végétaux, astres, poissons, oiseaux, animaux terrestres, homme) ce qui serait un signe de quantité, donc d’hétérogénéité et d’altérité, mais c’est, au contraire, un seul et unique ensemble ordonné, dont les éléments sont des qualités. Autrement dit, lumière, firmament, terre, végétaux, astres, poissons-oiseaux, animaux terrestres et jusqu’à l’homme, ne sont pas, en ce commencement, des individualités distinctes, juxtaposées, mais une cohérence intimement unitaire ; ce ne sont pas des chiffres producteurs de quantité mais des nombres significatifs de qualité. De même, les sept jours ne sont pas des chiffres producteurs de quantité mais des nombres significatifs de qualité. Ils ne sont pas du domaine de la durée. Ils signifient que l’homme (l’homme unique de Beriah, la création) est composé de sept éléments dont le premier est placé sous le signe de la lumière et le dernier sous le signe du shabbat. Ceci est d’ailleurs formellement précisé par la traduction littérale de l’hébreu : « Ce fut le soir, ce fut le matin, jour un » (et non : « ce fut le premier jour »), « ce fut soir et ce fut matin, jour le sixième » (pour marquer l’arrêt avant le shabbat).

Il faut voir là l’unité absolue de la Création ; Dieu a fait la Création une, ce qui est d’ailleurs la base du monothéisme telle qu’on l’entend ici : un Dieu, une Création. Les six et un jours ne désignent pas une succession de créations, mais une seule Création dont le nombre sept est le signe et, en quelque sorte, l’identité. Et pourquoi sept ? Le Traité des Palais, le Traité des Hekhaloth, répond : « Parce que Dieu manifesté est dix, que trois demeure son secret, que sept est sa Création en hiérarchie ». La création en sept jours signifie que l’unité créatrice et l’unité créée, sans pour autant tomber dans la dualité, tout en restant intimement « la même » a formé en quelque sorte le nombre trois (l’unité créatrice) et le sept (l’unité créée). Ce sont les sept cieux créés qui sont sept séjours, sept demeures, sept palais au sein de l’unité fondamentale, et, répétons-le afin que nul ne se méprenne, ce sont sept qualités hiérarchiques au sein de l’unique et du même.

A ces sept cieux correspondent les sept archanges gardiens des Palais et des Portes.


 

LES ANGES DANS LE MONDE IMAGINAL CHRETIEN ET MEDIEVAL

Philippe FAURE

 

L’expression latine Mundus imaginalis a été forgée il y a juste quarante ans par Henry Corbin, dans un article resté célèbre, qui était un véritable manifeste en faveur d’une approche nouvelle de la littérature visionnaire de l’islam iranien et d’une herméneutique débarrassée des catégories de pensée modernes . Corbin entendait désigner par là un monde, un mode d’être, un type de connaissance. Entre les sens externes et l’intellect, « l’imagination active » était comprise comme une faculté cognitive, fondatrice d’une connaissance analogique rigoureuse, capable de transmuer les états intérieurs et de refléter au plan de l’âme les images spirituelles issues du monde intelligible. Le « monde imaginal » est donc ce « lieu » non localisable, comme en suspens dans le miroir de l’âme, lieu épiphanique des images, où les corps se font subtils, où les archétypes prennent formes, où les états spirituels se spatialisent. Les récits visionnaires et d’initiation spirituelle composés par Sohravardî ont fourni à Corbin un modèle exemplaire des topographies spirituelles de l’islam iranien.

A notre connaissance, l’expression « monde imaginal » n’a guère été appliquée aux textes visionnaires médiévaux. Corbin lui-même n’a pourtant pas hésité à se pencher sur des documents spirituels occidentaux, tels que la littérature du Graal ou la théosophie de Swedenborg, s’attachant, à l’instar de ce qu’il avait fait dans le domaine musulman, à explorer des œuvres importantes mais souvent tenues pour hétérodoxes. Or il nous semble que la réalité visée à travers l’expression « monde imaginal » concerne aussi des sources beaucoup plus conformes à l’orthodoxie chrétienne, qu’il s’agisse de récits visionnaires ou de textes hagiographiques. Il est certain que la connaissance visionnaire a été moins théorisée en Occident chrétien qu’en Islam et que les visions médiévales s’inscrivent dans un cadre théologique bien défini. On ne prétend pas effectuer ici des rapprochements, tisser des correspondances entre les mondes visionnaires chrétien et islamique, ou établir si la théorie de la connaissance et le statut de l’image spirituelle dans les deux cultures sont équivalents. En amont de ces questions, il s’agit seulement, si l’on peut dire, de montrer qu’au sein du christianisme médiéval, et du monachisme plus particulièrement, a pu se développer un monde de l’image spirituelle, avec ses codes, ses procédés, sa logique propre, un monde où les anges sont des acteurs essentiels et les porteurs d’une connaissance mystique .


 

LES ANGES DANS L’ISLAM

Pierre LORY

 

Les questions se rapportant aux anges paraissent souvent comme marginales, gratuites, voire dérisoires parmi l’ensemble des réflexions sur la religion. Parler du ‘sexe des anges’ reviendrait à s’abîmer dans des spéculations sans réel enjeu, détournant les esprits des perspectives de fond de l’exégèse, de la métaphysique ou de la morale. Nous pensons qu’il n’en est rien. L’œuvre déterminante de Henry Corbin est là pour démontrer que l’angélologie s’insère au contraire au plus profond de la question sur le monothéisme . Nous voudrions présenter ici quelques réflexions sur ses développements dans la pensée musulmane classique, et en quoi les anges, malgré leur apparente discrétion, y représentent un rouage essentiel dans l’assomption du cosmos en Dieu, terme final de toute création.

Si nous partons des textes fondateurs de la Tradition musulmane – à savoir le Coran, les enseignements attribués au prophète Muhammad, à ses Compagnons et aux premières générations de savants - nous rencontrons d’emblée dans l’univers la présence de trois communautés d’êtres conscients : 

Les hommes sont la catégorie qui nous semble la mieux connue - qui nous semble seulement, car à vrai dire sa nature et son rôle restent un mystère y compris pour les humains eux-mêmes. Une singulière mission semble avoir été confiée à Adam et à sa descendance. Conçu comme lieutenant (khalîfa, calife) de Dieu sur la terre , recevant l'hommage de la prosternation des anges , l’homme a également assumé la charge d'un mystérieux « dépôt » dont la teneur n'est pas précisée par le texte : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes ; ils ont refusé de le porter et ont pris peur. L’homme s’en est chargé, car il est très injuste et très ignorant » (Coran XXXII , 72). Ainsi, le caractère faible et enclin au péché qui distingue les hommes tant des anges que des animaux apparaît comme corrélat ou contrepartie de l'assomption d'une part grandiose des desseins de leur Créateur. C’est cette ignorance fondamentale, cette part d’ombre incluse dans la nature humaine qui rend l’homme capable d’accomplir sa mission dans le monde terrestre dense, lourd, ténébreux.

Les djinns sont mentionnés à plusieurs reprises dans le Coran. Il s'agit d'êtres dotés d'un corps subtil, mais nettement distincts cependant des anges en ce qu'ils ont été faits de feu (Coran XV, 27) et non de lumière comme ceux-ci, et qu'ils habitent sur terre et non dans les cieux. En fait, leur condition est proche de celle des humains, car ils naissent, meurent et se reproduisent comme eux. Comme eux, ils sont appelés à obéir à Dieu, sont susceptibles de lui désobéir et de mécroire, et seront rétribués à la fin des temps par le Paradis ou l'Enfer. Leur rôle dans l'économie du salut des hommes est cependant marginal. Les djinns rebelles (parfois assimilés aux démons, shayâtîn, les ‘satans’) peuvent en effet constituer une tentation pour certains hommes - sorciers ou devins notamment - par les services qu'ils peuvent leur fournir. Ils ne peuvent en tout cas guère aider les humains, ni matériellement ni spirituellement, même dans le cas de djinns vertueux et croyants. C'est plutôt l'inverse qui serait vrai, puisque tous les djinns sont appelés à recevoir et mettre en oeuvre le message divin proclamé par les prophètes monothéistes – Muhammad en particulier, explicitement mentionné dans ce rôle dans le Coran (LXXII, 1-17).

La troisième catégorie des êtres conscients est celle des anges. Le rôle général des anges dans la religion musulmane par rapport au reste de la création est assez paradoxal. Le dogme affirme leur existence. En effet, le Coran fait état à de nombreuses reprises de leur présence et de leurs activités. Mais d’autre part, ce rôle semble relativement neutre, effacé. Il s’agit apparemment d’un rôle de simple exécutant. Toutefois, une analyse plus serrée permet de distinguer ce qui se cache derrière la figure multiforme des apparitions angéliques.

 

 

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